La leçon privilégiée par le
manuscrit BnF, fr. 2818 paraît excuser le roi et attribuer à
quelqu'un d'autre, ou à quelque chose d'autre, la responsabilité du
dévoiement de Théodorich. En effet, dans les sources de Cretin,
c'est Brunehaut qui pousse le roi à renvoyer son épouse, mais Cretin
l'a entièrement évacuée du compte rendu de cet épisode (voir la note
du v. 5022). Ceci est peut-être le signe d'une réécriture rapide et
imparfaitement relue, et que les autres manuscrits ont cherché à
corriger.
Cretin semble ici s'appuyer
prioritairement sur les GCF, liv. IV, chap. 14 (vol.
2, p. 53-54), dont il escamote la référence à l'influence délétère
de Brunehaut sur le mariage de Thierry II : « En ce tens, envoia
ses messages li rois Theoderis à Bertrit le roi d'Espagne ; li
message furent cil Arides, arcevesques de Lyons, Rocones et
Eborins, qui estoient dui grant seigneur en son palais. Par iaus
li mandoit que il li envoiast sa fille et bien preist, se il
voloit, le sairement des messages que ele seroit roine clamée
toz les jors de sa vie. Li rois Bertriques fu moult lez de ceste
chose, sa fille livra aus messages, avoir et joiaus li charcha
asez. Li rois Theoderis la reçut volentiers et moult en fu liez
; une piece dou tens l'ama moult, mais la desloiaus Brunehout
fist tant par ses sorceries que il ne la cognut ainques
charnement ; plus fist li deables, car ele mena le roi à ce que
il li toli tout son tresor et ses joiaus et la renvoia en
Espagne ; la dame avoit non Mauberge. » Le récit donné par
[Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques,
fol. XXVr orthographie les noms différemment et est généralement
moins proche de la Chronique française, puisqu'il
mentionne la descendance naturelle de Thierry II mais n'évoque pas
l'absence de consommation du mariage : « En aprés Thierry, qui
n'avoit encores usé de nopces legitimes, mais avoit eu deux filz
d'une concubine, tourna son couraige à prendre l'allyance de
mariaige. Deteric, roy d'Espaigne, avoit une fille en aage de
marier, laquelle Thierry par ses ambassadeurs demanda à femme et
espouse, la foy promise qu'elle seroit à tousjours son espouse
et royne. Deteric, pere de Memberge (car c'estoit le nom de la
fille), joyeulx de ce gendre, espousa sa fille à Thierry,
laquelle il ayma cordiallement et parfaictement. Mais
Brunechilde, envyeuse de ceste si estroicte charité, tellement
pervertit le couraige du roy que, la compagnye de sa femme
despisee, la renvoya à son pere Deteric, avecques tous les dons
paternelz qu'elle avoit apportez. »
Il est difficile de déterminer
ici laquelle de ses deux sources principales Cretin suit en
priorité. GCF, liv. IV, chap. 14 (vol. 2, p. 54) :
« Moult fu li rois Bertriques correciez de ce que il ot ensi sa
fille refusée. Pour ce manda au roi Clothaire que se il avoit
talent de venchier les domaches que li rois Theoderis li avoit
faiz, volentiers s'alieroit à lui pour prendre venjance de la
honte que il avoit faite à sa fille. Li rois Clothaires s'acorda
volentiers à ceste chose, puis envoia ces meismes messages ou
roi Theodebert pour savoir se il s'acompagneroit à iaus en ceste
besoigne. Il respondi que volentiers le feroit. Après furent li
message envoié au roi Agoin de Lombardie pour savoir se il
vorroit estre li quarz, si que il corussent sus au roi Theoderic
tuit d'un acort et li tousissent regne et vie. Quant li rois
Theoderis sot que cil IIII roi orent ensi faite conspiration
contre lui, il en ot moult grant desdaing. Atant retornerent li
message au roi d'Espagne, leur seigneur, qui bien cuiderent
avoir fornie leur besoigne. » [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XXVr : « De
laquelle ignominye, le roy Deteric, injurié par Thierry, envoya
ses ambassadeurs solliciter Clotaire de reduyre en sa memoire ce
que Thierry avoit commis à l'encontre de luy par premier
bataille, et luy donner secours et aide à ce venger de ceste
injure. Trés joyeusement receut Clotaire les ambassadeurs de
Deteric, et les envoya à son frere Thidebert pour essayer s'il
se vouloit joindre et associer avecques eulx en ceste bataille,
lequel respondit aux ambassadeurs que ainsi le feroit. De là
partirent iceulx ambassadeurs et s'en allerent aux Lombars par
devers le roy Agon, et luy reciterent comment troys roys avoient
ensemble juré contre Thierry et que encores estoit temps si pour
le quart se vouloit joindre et associer avecques eulx, et que
par ce moyen facillement pourroient venger les maulx et
dommaiges qu'ilz avoient receuz du roy Thierry. Agon promist de
se joindre et copuler avecques les troys roys dessus nommez, de
laquelle chose les ambassadeurs furent resjouys, retournerent au
roy Deteric et luy compterent leur entreprinse, dont fut moult
joyeulx. La conjuration des quattre roys rapportee à Thierry,
trés griesvement porta la chose. »
Ce commentaire en forme d'appréciation
et la résolution de Thierry II de se défendre militairement sont de
la plume de
Cretin.
À trois reprises, et
dans le livre II seulement, Cretin associe « vaincu » et « vaincueur
» dans un vers (lequel rime deux fois avec « cueur ») : « Voyant
celluy vaincu qui fut vaincueur » (v. 1770) et « Et soit vaincu, ou
que vaincueur demeure » (v. 4948). Faut-il y lire le signe d’une
rédaction rapide de ce second volume, dépourvue de relecture, usant
de formules et rimes toute prêtes ? Une telle hypothèse concorde
avec la présence d’autres répétitions dans les vers et les rimes du
livre II. Voir les notes du liv. I, v. 4059 ; liv. II, v.
1560, 1900 et 4420. Voir aussi l'incohérence repérée dans la note
d'apparat du v. 5019. Par ailleurs, Cretin affirme lui-même, depuis
le chapitre 28 (voir note des v. 4348 et 4402 et, plus loin, du v.
5177), résumer ses sources afin de parvenir plus rapidement au terme
de son second volume : il le rappelle une dernière fois en
conclusion (v. 5333-5338) avant de solliciter le repos.
Cretin suit [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XXVr sans
reconnaître Seltz dans le lieu des pourparlers : « Thidebert,
esperant que les aultrs roys se assembleroient en bataille,
marcha le premier avecques son armee, et les roys venans l'ung
devant l'aultre ne fut aucunement bataille, mais ambassadeurs
envoyez d'une part et d'aultre. Fut jour assigné au chasteau de
Salese pour composer la paix et accord. » Il s'agit d'une
nouvelle occurrence de la topique des négociations au moment
d'engager la bataille, déjà convoquée aux v. 484-494, 3532-3557 et
4956-4967. Les GCF, liv. IV, chap. 16 (vol. 2, p. 58)
évoquent une condition de ces pourparlers que Cretin reprend : « Li
rois Theodeberz, qui cuida aucune chose aquerre et conquester
seur le roi Theoderic son frere, esmut ses oz contre lui ou
XVe an de son regne ; mais par
le conseil d'aucuns prodomes, qui de la pais porchacier entre
les freres se penoient, fu pris uns jors de pais en un lieu qui
est apelez Saloise. Là fu ordené que il venroient au joir à poi
de compagnie, et amenrroient de leur plus granz barons et des
plus sages pour plus tost acorder ensemble. »
S'il devait être évident pour les auditeurs et
lecteurs de Cretin, le sens de ces vers faisant appel à des
proverbes et références aujourd'hui disparus est quelque peu obscur.
« Peler les châtaignes à quelqu'un » signifie « lui
présenter les choses sous un jour favorable » ou « lui
réserver un traitement de faveur ». Quant à l'expression
« pour ses dez / Et pour sa chandelle », elle est signalée
dans la Farce de maître Pathelin par le DMF, où elle
renvoie à une pratique des tavernes, dans lesquelles il fallait
payer pour se voir prêter des dés et une chandelle, afin de pouvoir
jouer. En d'autres termes, même si Theodebert finit par adoucir
auprès de son frère Theodorich la perte de ces terres, par une paix
forcée, il reste qu'il remporte un gain conséquent pour une très
faible mise. Par ailleurs, avec la référence à Villon du v. 4570, on
remarque dans cette fin de livre II la présence de références
poétiques et littéraires relevant d’une culture a priori davantage urbaine que
courtisane.
Cretin résume [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XXVr : « Auquel lieu [des
négociations] se transporta le roy Thierry avec dix mille
hommes. Y alla aussi Thidebert en beaucoup plus grant nombre de
chevaliers, soubz couraige et volunté de tout destruyre se son
frere refusoit les convenances. Thierry, espouenté du nombre de
gens que son frere avoit, ne repugna aucunement de recevoir la
paix toute telle que Thidebert vouloit. Fut doncques convenu et
accordé entre les roys que Thidebert recevroit et tiendroit
perpetuellement les deux comtez de Touraine et de Champaigne
comme à soy appartenans par droit de heritage, lesquelles choses
en ceste forme et maniere confermees, prindrent les roys congié
l'ung de l'aultre. Mais Thierry, non estant ainsi appaisé en son
couraige, [...]. » Les GCF, liv. IV, chap. 16
(vol. 2, p. 56) offrent un texte proche : « Li rois Theoderis amena
Wm homes tant seulement ; mais
li rois Theodeberz amena trop plus grant compagnie de barons et
d'autres genz, en propos de trobler la pais et la concorde, se
ses freres ne li otroiast sa volenté. Li rois Theoderis ot grant
paor quant il vit que il ot amené si grant plenté de genz ; pour
ce s'acorda à la pais tele come cil la vout taillier ; mais ce
ne fu pas de bone volenté. Li acorz fu en tel maniere ordenez,
que li rois Theodeberz auroit la contée de Torene et de
Champagne, et les tenroit toz jors mais en ses propres us come
les soues. Atant se departirent et s'entrecommanderent à Dieu en
grâce et en amor par semblant, mais li cuer ne les volentez ne
s'i acordoient mie. »
Cretin développe significativement cette lettre de Thierry II à
Clotaire, répondant au goût de l’époque pour le genre de
l’épître en vers. Voir note du liv. I, v. 4018.
[Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XXVr-XXVv est
plus concis : « Mais Thierry, non estant ainsi appaisé en son
couraige, murmurant souventesfoys, pensoit comment et par quelle
raison traveilleroit et tourmenteroit son frere en bataille,
duquel il avoit esté assailly et affligé par bataille, privé et
spolié d'une grant partie de son royaulme. Le conseil prins
avecques ses plus saiges chambellans, et par iceulx advertu que
chose prouffittable luy seroit acquerir l'amityé du roy Clotaire
afin qu'il ne se joignyst à Thidebert, envoya vers luy ses
ambassadeurs, auxquelz il commanda dire au roy de quelles
calamitez l'avoit Thidebert persecuté, grande possession de sa
terre ravye et occupee, par quoy avoit ordonné et deliberé de
repeter et retraire de ses mains ce que trés iniquement luy
avoit ravy et osté se Clotaire promect par foy et serment ne
donner secours à son frere. Les ambassadeurs escouta Clotaire
par grant benivolence, et ce qu'ilz demandoient au nom de leur
roy leur ottroya. » Cretin est probablement sensible au récit
proposé par les GCF, liv. IV, chap. 16 (vol. 2, p.
60), qui rapportent la lettre de la missive envoyée par Thierry II à
Clotaire : « Moult fu li rois Theoderis en grant desierrier de
prendre venjance de son frere qui sa terre li avoit ensi tolue ;
pour ce se conseilla à sa gent coment il le pourroit grever. Par
le conseil donques des siens manda au roi Clothaire tels paroles
: « Je bé à prendre venjance de mon frere, des tors et des
injures que il m'a fet, se je estoie seurs que tu ne li
deusses aidier. Pour laquel chose je te prie que tu te
tiegnes en pais et que tu me prometes que tu ne li feras nul
secors contre moi, et se je puis avoir victoire et que je li
puisse tolir la vie et le roiaume, je te promet loiaument
que je te rendrai la duchée Danthele que il t'a tolue à
force. » Li rois Clothaires s'acorda volentiers à ceste
chose par la condition devant dite. »
Cette incise relative à Colomban de
Luxeuil est reprise à [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XXVv, qui la place au même endroit :
« En ce temps estoit Columbain trés excellant en saincteté.
Cestuy avoit admonnesté Clotaire de ne se mettre et unyr en la
bataille de ses freres et que peu de jours aprés adviendroit
qu'il seroit leur heritier. » La référence à l'exil du saint
irlandais témoigne d'une réminiscence des GCF, liv.
IV, chap. 15 (vol. 2, p. 54-58) qui relatent la vie et la mort de
Colomban à un autre endroit mais n'évoquent pas la prophétie
rapportée par [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques et Cretin.
Cretin abrège [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XXVv : « La
responce du roy Clotaire congneue, Thierry fist marcher son
armee à Langres. Puis, passant Verdun sans sejour, laquelle cité
lors premierement on ediffioit, s'en alla à Tulle, où Thidebert
ayant fait venir gens de guerre de Austrasie (que l'on peult
dire Allemaigne, comprins le pays de Gueldre) avoit mis ses
tentes. » Les GCF, liv. IV, chap. 16 (vol. 2,
p. 60-61) ont un texte très similaire : « Lors assembla ses [oz] li
rois Theoderis en la cité de Langres, toz les meilleurs
chevaliers que il pot avoir et toute la flor de son roiaume,
puis mut à ost banie contre son frere. Par la cité de Verdun
trespassa qui lors premierement estoit commenciée ; de là s'en
ala droit à la cité de Toul ; là vint d'autre part li rois
Theodeberz à moult grant ost et o tout l'efforz dou roiaume
d'Austrasie. »
Ces quelques phrases
qui introduisent une respiration dans un chapitre long et
passablement répétitif sont de Cretin, qui reprend au v. 5177 une
métaphore utilisée à plusieurs reprises dans la Chronique
française : dans le prologue du liv. I, v. 43-44 :
« Je sembleray forment / Semer la paille emprés gran de
froment » ; et dans le prologue de ce liv. II, v. 357-360
: « Et par humble requeste, / Au tour du boys de mercy faire
queste, / Mesque les champs n'ayent parmy eux que espis, /
Cueillir pourray paille et grain. ».
Cretin annonce explicitement qu'il se dispense de dire quoi que ce
soit de la première bataille que rapportent ses deux sources
principales. Les informations données plus loin (v. 5206-5215)
témoignent de ce que la Chronique française suit ici
les GCF, liv. IV, chap. 16 (vol. 2, p. 61-62), dont
la prolixité a peut-être découragé Cretin : « Lors assemblerent à
bataille, fort estor et pesant i ot et grant occision d'une part
et d'autre, mais à la parfin fu li oz le roi Theodeberz
desconfiz. Quant il vit le meschief, il se mist à la fuite, la
cité de Mez trespassa et les landes de Vosague ; si vint à
refuge à la cité de Cologne. Li rois Theoderis se hasta tant com
il pot de lui ensivre. En ce que il chaçoit ensi son frere, il
encontra saint Eleusin, evesque de Mascons. Li sains hons li
preecha tant que il se retraist et retorna. Parmi Ardanne
trespassa, puis vint à une ville qui est apelée Tulbic. Pour ce
retorna plus volentiers par les paroles dou saint home que il
savoit bien que il le disoit pour son preu et que il l'amoit, et
haoit la folie et le pechié son frer. En ces entrefaites, li
rois Theodeberz, qui à Cologne s'en fu fuiz, rapareilla sa force
de quanque il pot ; les Saines et les autres nations d'Alemagne
la superior apela en s'aide, puis vint à bataille contre son
frere au devant dit chastel de Tulbic. Aigrement et longuement
se combaitrent ; li rois Theodeberz se tint tant com il pot, la
bataille soustenoit à grant meschief, ja se ce que si anemi
tronçonnassent ses genz ausi come berbiz. Mais quant il vit que
fortune li fu si contraire et que li domages engrejoit si
durement seur lui, et vit bien que il ne porroit longuement
soffir le fais de la bataille qui seur lui descendoit, il fui et
dona lieu ) fortune et à ses anemis. Tuit li sien se mistrent à
la fuite après lui, car genz concuillié de diverses antions est
tost desconfite, et maesmement quant il n'ont point de chief. La
plus grant partie n fu occise en fuiant, li remananz s'enfui en
Cologne ovec le roi. » [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XXVv est plus concis : « En ce
lieu [Toul] fut trés aspre bataille, grant nombre de combatans
occis. Mais fortune tournant du costé et au proffit de Thierry,
fuyant Thidebert par le pays de Lorraine, se retira finablement
à Colongne, auquel lieu, raffroychi et enforcé, peu de temps
aprés assaillut Thierry par nuysible et dommaigeable armee, et
non en meilleure fortune. Car jaçoit qu'il ne bataillast
laschement, toutesvoyes, voyant que l'on surmontoit les siens,
la bataille delaissee, se mist en fuytte, les Austrasiens le
suyvans, grant partie desquelz fuyans fut occise. »
Cretin amplifie ce détail effroyable qu'il
reprend plutôt aux GCF, liv. IV, chap. 16
(vol. 2, p. 62-63), ainsi que l'atteste les v. 502-5205 :
« Es premieres venues de cele bataille fu li estors si
aspres et si forz d'une part et d'autre, et si très
hardiement s'entrenvaïrent que li occis demoroient seur
les chevaus ausi comme tuit vif, ne chaoir ne pooient
pour les vif qui les apressoient ; si estoient deboté de
ça et de là si come la bataille se remuoit. Mais quant
la partie Theodebert se prist à desconfire et les
presses à laschier, li mort chairent à terre en si grant
plenté que les voies, li bois et li champ estoient si
jonchié de morz, que à paines i paroit il, se charoignes
non. » [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XXVv est plus concis : « L'on
dit que en ceste cruelle bataille estoient les gens
d'armes courans l'ung contre l'aultre si serrez et
pressez par infinye multitude que les gens à cheval,
oultrez de playes ne pouoient de leurs chevaulx tomber
pour la grant presse des combatans qui les soubstenoient
et empeschoient de tomber. »
Tout en reprenant quelques éléments à un passage
antérieur des GCF (voir la note du v. 5189), Cretin
suit ici [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XXVv : « La fuytte de son rere
congneue, Thierry le suyvant, comme son adversaire et
destruysant tout par où il passoit, les habitans de ceste region
venans vers luy le prierent que pour la coulpe d'ung seul homme
ne voulsist exterminer et destruyre le peuple innocent, disans
qu'ilz se rendoient à luy avecques toute la province qu'il avoit
par armes conquis, et que jamais ne desobeyroient à ses
commandemens. Auxquelz le roy respondit que pour certain leur
pardonneroi s'ilz luy portoient la teste de son frere. » Les
GCF, liv. IV, chap. 17 (vol. 2, p. 63-64)
raportent un discours direct et n'évoquent pas la mort de Théodebert
II comme l'unique condition de la mansuétude de Thierry II :
« Quant li rois Theoderis sot que ses freres fu eschapez, il
proposa que il l'ensivroit, pour ce que il pensoit bien que il
auroit la guerre et les batailles afinées, se si grant princes
estoit occis. À l'enchaucier se prist, il et li sien. En la
contrée de Ribuarie entra, tout ardi et gasta devant lui. Cil de
cele terre li vindrent au devant et li proierent que il
espargnast au païs et que il ne le destruisist mie pour la corpe
d'un seul home, car il et la terre estoit toute soue et en son
commandement, come à celui qui l'avoit conquise par droit de
bataille. Li rois leur respondi et dist ensi : « Vous ne
vueil je pas occire, mais Theodebert mon rfere, et se vous
volez avoir ma grâce et que je espargne au païs, il covient
que vous m'aportez son chief ou que vous le me rendez
pris. » »
Cretin réécrit [Nicolas de La
Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XXVv en
ajoutant divers détails propres à susciter l'effroi du lecteur :
« À ceste cause, ceulx qui là estoient venuz, la respnce
receue, sans demeure cheminerent à Colongne, où arrivez,
parlerent à Thidebert en ceste maniere :
« Ton frere Thierry
cessa de te faire guerre se tu luy veulx distribuer et
bailler sa part des treors que tu possedes de la succession
de vostre pere. Pour ce, pourvoy à ton cas et au nostre, et
seuffre que ton frere ayt sa part et portion avecques toy
des meubles paternelz. » Thidebert adjouxta foy aux
parolles de ceulx qui parloient, et tantost laissa entrer
avecque soy le peuple au comptouer où le trezor estoit gardé. Ce
pendant qu'il comptoit et advisoit à par soy quelle part il
bailleroit à son frere, ung du peuple tyra on glesve, duquel il
trancha la teste de Thidebert, et ne sejourna de la jecter à
Thierry par dessus les murailles de la cité. » Le récit des
GCF est proche, mais la tête de Théodebert II
n'est pas jetée à Thierry II à la fin, ce qui indique une parenté
moins grande avec la
Chronique française : « Cil
vindrent à Cologne et entrerent ou palais, au roi Theodebert
parlerent en tel maniere :
« Ce te mande li rois Theoderis
tes freres, que se tu li veuz rendre sa partie des tresors
son pere que tu as saisiz, il tetornera atant en son païs et
te guerpira ceste contrée ; pour ce si te prions que tu l'en
rendes tel part com il en doit avoir et que tu ne seufres
mie que nostres païs soit destruiz par occasion de ceste
chose. » Li rois s'asenti à iaus, certainement cuida
que il li deissent verité ; ou tresor où les granz richeces
estoient les mena. Tandis com il pensoit que il porroit son
frere doner en maniere que il n'en fust trop adomagiez, li uns
de ceus qui entor lui estoient sacha l'espée et li copa le
chief, après le geta hors par desus les murs de la cité. »
L'aspect spectaculaire que Cretin confère à cet épisode est
retranscrit dans la peinture du fol. 106v, qui illustre, entre
autres, cet épisode (voir la
description de C. Raynaud).
Cette
appréciation est de Cretin.
[La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XXVv-XXVIr :
« La mort de son frere congneue, entra Thierry dedens Colongne,
et print le royaulme de Austrasie qui avoit esté à Thidebert.
Incontinent, les choses par sa sentence appaisees, retournant à
Metz, y mena les deux filz de Thidebert, avec leur seur trés
belle fillette. Au devant duquel venant Brunechilde, ses nepveuz
veuz et apperceuz, remplye de felonnye, subitement occist les
innocens. »
Cette expression d'incrédulité face à ses sources
illustre la tâche que s'était donnée Cretin : non pas tant écrire un
ouvrage dont la matière serait historiquement plus valable que ce
qui était disponible à l'époque, mais bien produire une œuvre qui
répercuterait le consensus des historiens dans une langue
ornée.
Cretin réécrit [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XXVIr, qui n'identifie pas
exactement le duché dont il est question : « Thierry, aprés sa
victoire, restitua le duché à Clotaire, selon sa promesse et
convenance. » Les GCF, liv. IV, chap. 18 (vol.
2, p. 66) ne rappellent pas davantage le nom de cette terre qu'elles
ont évoquée précédemment (voir la note du v. 5159) : « Li rois
Theoderis rendi au roi Clothaire la duchée devant dite, elonc ce
que il li avoit en covenant, pour ce que il ne feist nul secors
à son frere contre lui. »
Cretin réécrit [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XXVIr, tout en omettant que la
nièce en question est la fille de Théodebert II, réduite en
captivité par Thierry II après l'élimination de son frère :
« Aprés, alleché en la beaulté de sa niepce qu'il avoit amené
de Colongne, comme il s'efforçoit de l'espouser et prendre à
femme, fut de ce faire par Bunechilde empesché, disant estre
illicite et sacrilege prendre à femme celle qui luy attoucheroit
en prochain degré de consanguinité. » Les GCF,
liv. IV, chap. 18 (vol. 2, p. 66) sont très similaires : « Tandis
come li rois Theoderis demoroit en la cité de Mez, il fu
seurpris de l'amor sa niece que il ot amenée de Cologne,
espouser la vout ; mais Brunehout li defendi, et quant il li
demanda quele offense et quiex maus ce seroit se il la prenoit
par mariage, ele respondi que il ne devoit pas espouser sa
niece, fille de son frere. » Fait quelque peu ironique, Cretin
indique dans la chapitre 10 de ce second volume que Brunehaut a
elle-même épousé son neveu Mérovée... Mais Brunehaut n'est en
réalité que la veuve de Sigebert, oncle de Mérovée, ce qui exclut la
consanguinité : c'est pourquoi ce fait n'est pas rapporté dans ces
vers.
Pour l'expression « en ce pas » on hésite entre une
lecture au sens militaire (« dans le cadre de l'affrontement ») et
une lecture qualifiant la réactivité de l'homme (« immédiatement
»).
Il est difficile de déterminer de laquelle de ses
deux sources principales Cretin s'inspire prioritairement dan ce
passage. [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XXVIr : « À laquelle [Brunehaut]
Thierry respondit : « O (dist il) faulce et desloyalle
femme, de plusieurs haye, ne me aviez tu mye persuadé que
Thidebert engendré par copulation adulterine n'estoit pas
mon frere ? Pourquoy ay je par toy esté contrainct
persecuter et meurdrir mon frere et mon presme [proche
parent] ? » Ce disant, Thierry essaya occir
Brunechilde, mais defendue et saulvee par l'aide des
chambellans, eschappa du cenacle. »
GCF, liv. IV, chap. 18 (vol. 1, p. 66-67) : « Quant
li rois entendi ceste parole, il fu merveilleusement correciez
et li dist ensi : « O tu, desloiaus, haïe de Dieu et dou
monde, contraire à tout bien, ne m'avoies-tu donques fait
entendre que il n'estoit pas mes freres et que il estoit
fiuz d'un cortillier ? Pourquoi m'as-tu mis en tel pechié
que je l'ai occis et sui par toi homicides de mon frere
? » Quant il li ot ce dit, il sacha l'espée et li corut
sus pour lui occire ; mais cil qui entor estoient se mistrent au
devant et l'enmenerent hors de la sale ; ensi eschapa à cele
foiz dou peril de mort. »
Cretin achève
son livre II avec les derniers mots du livre II de [Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XXVIr :
« Ceste cruelle femme longuement vengeance ne differa. Elle
fist ung bruvaige et potion mortelle, laquelle (par ses
serviteurs à ce renduz instruitz et idoynes) offrit à Thierry
sortant du baing. Ce venin beu, le roy, eschauffé en la challeur
d'icelluy baing, mourut subitement. Aucuns sont toutesvoyes
ayans escript qu'il trespassa d'ung flux de ventre après qu'il
eut regné dix huyt ans, l'an de grace six cens dix huyt. » Le
récit des GCF, liv. IV, chap. 18 (vol. 2, p. 67) :
« D'ilec en avant se porpensa coment ele porroit venchier ceste
honte et coment ele le porroit faire morir ; ele esgarda son
point de ce faire une heure que li rois se bagnoit. Aus
menistres d'entor, que ele ot deceuz par promesses et par dons,
bailla poisons et leur commanda que il les tendissent au roi
pour boire quant il devroit issir dou baing. Li rois but le
venin que cil li tendirent, tantost fu morz sanz confession et
sanz repentance des granz pechiez que il avoit fait tout le tens
de sa vie. »
Cretin anticipe ici sur la
matière de son livre III avec une mention qui correspond à la
première phrase du livre III chez [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XXVIr : « Les roys
occis comme dessus est dit, Clotaire estoit seul demouré de la
ligne et consanguinité de Clovys, auquel appartiensist le
royaulme, le cinquante septiesme an après le trespas de
Clovys. ».
L'évocation du « bel et du let » en histoire est
vraisemblalement un rappel d'une phrase du prologue des
GCF (vol. 1, p. 5) : « Ci pourra
chascuns trover bien et mal, bel et lait, sens et folie,
et fere son preu de tout par les examples de
l'estoire ». Toutefois, alors que les
GCF promouvaient une lecture de
l'histoire visant à en tirer des exemples moraux pour se
conduire, Cretin revendique ici d'avoir fait une sélection
qualitative des faits rapportés, soulignant une fois de plus
l'originalité de son projet : produire une histoire digne de
faire rayonner la couronne et la langue
françaises.
Cretin cherche ici à
donner une unité a posteriori à
son livre II, comme s'il découvrait soudain que ses bornes
correspondaient à deux rois portant le même nom. Il s'agit tout
bonnement de la division que propose [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques et que Cretin
copie.
Cette formule d'excusatio est
tout à fait topique. Elle fait écho à celle de la fin du prologue,
au v. 355.