Après avoir emprunté toute la
seconde partie du chapitre 4 aux GCFbiblScopebiblScope, Cretin revient à [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XIVv, et au double mariage qui
lui avait permis de procéder à l'interpolation : « Sigebert
doncques, roy de Lorraine, ayant horreur de ces puantes et
infaictes amours, son ambassadeur Gogon envoya à Athanahilde,
roy d'Espaigne, et espousa Brunechilde, fille d'icelluy roy,
lequel avoyt une aultre fille nommee Galsonde, que Chilperic
(meu à l'exemple de son frere) print à femme et
espouse. »
Le va-et-vient
des ambassadeurs entre les cours de Chilpéric et d'Athanagilde, de
même que le cortège qui accompagne Galswinthe du royaume wisigoth au
royaume mérovingien, ne sont pas évoqués par [Nicolas de La
Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIVv, mais
bien par les
GCFbiblScopebiblScope :
« Cil rois, qui bien cuida que il [Chilpéric] se tenist en sa
verité, le fist [accorder la main de Galswinthe] volentiers.
Richement la doua de jouiaus et d'autres richeces »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 206)
Toutefois, Cretin ne reprend pas aux
GCF, la suite, qui fait mention du
serment prêté par Chilpéric de ne pas délaisser sa nouvelle épouse
et reine, et de la conversion de cette dernière, calque de celle de
sa sœur Brunehaut évoquée dans le chapitre précédent (v. 1159-1164)
:
« ses propres messages envoia ovec sa fille et leur commanda
que il preissent seurté dou roi par sairement, avant que il
l'epousast, que il ne la guerpiroit pour autre, et que ele
seroit roine tant come ele vivroit. Tout ensi li jura
Chilperis come li message deviserent, atant retornerent en
leur païs. Li rois la fist baptizier, pour ce que ele estoit
arriene ausi come sa sereur avoit esté, puis l'espousa et la
prist par mariage. »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 206-207)
Le serment de Chilpéric et le baptême d'Audovère sont absents
chez [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes
Chroniques, fol. XIVv.
À la suite du témoin BnFfr4964, Cha515 explicite cette rime qui semble faire revenir en écho deux termes
similaires, en faisant rimer « affectees » et
« affestees ».
« Alerte », ou peut-être « brillant », par
association avec le substantif masculin saffre qui désigne le saphir.
Nouvel exemple
de passage où le style de Cretin s'orne (ici d'un jeu d'échos fait
d'équivoques, dérivations et paronomases) de façon à signaler la
présence d'un d'un jugement de l’auteur et à en souligner le
contenu, en l'occurrence méprisant à l’égard d’un roi vulgairement
manipulé par une femme.
Cretin suit probablement le récit des
GCFbiblScopebiblScope :
« Poi se tint [Chilpéric] en ses covenances, car il avoit cuer
muable et de legiere volenté. Le sairement brisa que il
avoit fet aus messages, car Fredegonde, qui jadis avoit esté
apelée ou servise la fame le roi Chilperic, avoit si grant
envie seur la novele roine, que ele ne la povoit regarder.
Tant fist en poi de tens par sa malice et par l'art de
flaterie, dont ele estoit mestresse, que li rois la prist et
la maintint ausi come sa fame. Lors cuilli si grant orgueil
et si grant arrogance, que trop estoit baude et hardie,
selonc la costume de tels fames, à fere engrestez et
felonies. Par le palais s'en aloit et disoit à touz que ele
estoit dame et roine. Moult disoit d'outrages et de vilenies
à la roine Galsonde, dont ele se plaignoit à son mari des
griés que cele li fesoit ; mais li rois, qui ja avoit son
cuer retrait de s'amor, la moquoit et la pessoit de beles
paroles. À si grant forsenerie fu menez par l'enticement
Fredegonde, que il l'estrangla une heure qu'ele dormoit en
son lit. »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 207-208)
Le compte rendu de [Nicolas de La Chesnaye],
Les
Grandes Chroniques, fol. XIVv est nettement plus concis,
et s'il précise le moment du crime, il n'en fournit pas le lieu :
« Auquel, comme Fredegonde, fille excellente en beaulté, fust
adherente en folie amour, ceste Fredegonde, femme lubrique, se
ficha si avant en l'amour de Chilperic, et tellemet le pervertit
en malice et lubricité que Galsonde, sa propre femme, luy fist
hayr en telle sorte que sans avoir memoire de la dignité
uxorialle, de l'alliance et confederation des nopces, en une
nuyt d'ung licol l'estrangla. »
Le r final n'est qu'en cours
d'amuïssement au xvie siècle (il se maintiendra plus tardivement dans la
langue littéraire) : il se prononce bel et bien ici.
Rien
ne correspond à cette « complaincte » (ainsi qu'elle est
identifiée par le copiste) chez [Nicolas de La Chesnaye],
Les
Grandes Chroniques, fol. XIVr. Par contre, Cretin a
vraisemblablement été inspiré par les
GCFbiblScopebiblScope :
« Grant cruauté et grant felonie fist [Chilpéric], si grant que
l'on n'avoit ainques oï parler devant de tyrant qui si grant
l'eust faite. Messeant chose estoit à François, meismement à
roi, que il feist tel desloiauté que il estrangla en son lit
sa propre espouse, qui nul mal ne li fesoit, pour cui il
deust mettre la vie pour li rescorre, se si anemi l'eussent
ravie. Moult estoit de son sens alienez ; qui par
l'amonestement d'une fole fame conchia la biauté et l'oneur
de si noble mariage, par cele qui lui meismes povoit faire
morir en poi de tens, s'ele i vousist metre son sens et sa
malice, si com ele fist puis. Nostre Sires monstra bien que
il li pesa de ce fait, et que il out agraable le martyre de
la roine Galsonte, par un miracle que il fist pour lui. Une
lampe de voirre, qui devant son tomblel ardoit, chaï
d'aventure seur le pavement ; li voirres, qui assez
legierement brise de sa nature, entra en la durece dou
pavement sanz nule fraiture et sanz nule corruption, ausi
com il eust fait en plein mui de farine buletée. »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 208)
Cette évocation très
négative de Proserpine rappelle
Le mystère de Saint
Martin d'André de La Vigne (1496) : « Celle putain
Proserpine, orde et salle, / En la cuysine se tient trop pour le
halle, / Acompaignee du loudier Aggrappart / Qui, nuyt et jour,
sur le ventre luy balle » (
La Vigne, André de, Le mystère de
saint Martin, 1496, éd. André Duplat, Genève, Droz (Textes
littéraires français, 277), 1979La Vigne, 1979La
réaction de Gontran et de Sigebert à l'assassinat de Galswinthe par
Chilpéric n'est pas mentionnée par [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIVv. Cretin la
reprend aux
GCFbiblScopebiblScope :
« Si frere, qui sourent la desloiauté qu'il avoit fete,
assemblerent leur oz et distrent que hons de si grant
felonie ne seroit jà leur compainz ou roiaume leur pere ;
mais par autel legiereté come la besoigne fu commencié, par
autel peri et vint à noient. »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 208)
Si Cretin valorise, d'une manière générale, le recours à la
parole plutôt qu'à la force pour régler des conflits, le fait que la
doléance soit « faincte », et que la situation se conclue par
l'expression familière « dessoubz le pied », laisse entendre une
certaine réprobation à l'égard de Chilpéric, qui se sort trop
aisément de son grave méfait.
Nous n'avons pas
trouvé mention de cette expression ailleurs, par laquelle Cretin
indique comment Chilpéric aggrave son cas.
L'orthographe choisie par Cretin est inspirée de
celle de [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIVv et suiv., qui écrit « Andonere ».
« Sordoree » est la forme privilégée par certains exemplaires des
GCFbiblScopebiblScope, dont l'édition
de Pasquier Bonhomme (1476/77), ainsi que par Nicole Gilles, fol.
XXIIIv.
Nouvel exemple
de métaphore empruntée au domaine de la chasse. Mais cette rime avec
« Chilperich » est surtout l'occasion pour Cretin de faire résonner
une rime que la critique du
xxe siècle nommera rauque
(vraisemblablement à la suite de l’ouvrage
L’École des
Rhétoriqueurs,
Guy, Henry, Histoire de la poésie
française au xvie siècle. T. I. L'École des
rhétoriqueurs, Paris, Champion, 1968Guy, 1968), associant
deux termes se terminant par une voyelle + la consonne « c ». Cette
rime rauque revient à 4 reprises dans le livre II (v. 1569-1570,
1701-1702 et 3285-3286). Selon Jean-Charles Monferran, qui a étudié
la « poétique de la rime dite ‘rauque’ » (
Monferran, Jean-Charles, « "Chantons
Noël" (à propos de la ballade XI de L’Adolescence clémentine) »,
Babel, 2019, en ligneMonferran, 2019), cette rime n’a pas une valeur
particulièrement élevée : non mentionnée dans les traités de
poétique seconde, seul Thomas Sébillet en fait état dans son
Art poétique français de 1548, en citant un
exemple de Clément Marot et en la qualifiant de rime « pauvre ».
Jean-Charles Monferran ajoute : « C’est que le vacarme déclenché
par ces rimes masculines en -C, relayé souvent par des
allitérations à l’intérieur du vers, fait d’abord a priori
résonner des sons qui, dans la mémoire auditive des
contemporains, sont tout sauf pieux et vertueux. Dans les
mystères médiévaux, la rime rauque est en effet souvent
l’apanage… des diables, comme le rappelle Élyse Dupras, qui
étudie de ce point de vue le
Mystère de
Saint-Martin d’André de La Vigne qui fait place
entre autres à une
« ballade de chant royal finissant toutes
par C », construite sur une
« accumulation de
termes injurieux adressés par un diable à Lucifer »
[
Dupras, Élyse, Diables et saints.
Rôle des diables dans les mystères hagiographiques français, Genève,
Droz, 1986Dupras, 1986, p. 97]. Elle apparaît aussi dans des pièces fatrasiques
où elle marque la déraison du locuteur et de son monde : c’est
le cas des deux textes qui servent justement de timbre pour
chanter la ballade marotique, sortes de coq-à-l’âne qui ne
recourent qu’aux seules rimes masculines et font résonner
certaines rimes en -C à l’instar des grelots du fou. La rime
rauque semble enfin chez les grands rhétoriqueurs s’épanouir au
sein de textes libres. Elle s’invite au sein de rondeaux
obscènes (
« Mon mary s’emburelicoque / Et dit, par sa foy,
que je troque / A un flageol son virely / Est-il pas fol ?
Certes oüy / Combien que je croy qu’il se mocque »),
fait son apparition dans les premiers vers des strophes de la
« Ballade de la maladie de Naples » de Jean Molinet
(
« O faulse goutte, appellée reumaticque, / diabolicque,
pire que sciatique »). Entièrement masculine cette
fois, elle structure l’ensemble de la ballade
« pour un
vieil gaudisseur caducque », attribuée à Jean Molinet
[…]. » C’est dire si l’emploi fait par Cretin de cette rime
particulière, à propos de Chilpéric, concourt à en dresser un
portrait peu recommandable.
Chilpéric
était tellement piégé par la rusée Frédégonde qu'elle devint la
deuxième personne la plus importante hiérachiquement.
L'amitié feinte de
Frédégonde pour Audovère est une idée que Cretin exprime beaucoup
plus explicitement que ses deux sources principales, [Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XIVv et les
GCFbiblScopebiblScope.
Troisième personne du singulier du verbe « apparaître ».
Cretin se
montre beaucoup plus prolixe que ses deux sources principales. Il
reprend l'orthographe des nom à [Nicolas de La Chesnaye],
Les
Grandes Chroniques, fol. XIVv, dont le récit ne
mentionne pas les enfants de Chilpéric et Audovère : « Lequel
[Chilpéric] remarié à Andonere ne fut pas plus chaste, lequel
aymant les blandicemens lubriques, alleché estoit et detenue en
la volupté de Fredegonde. » C'est aux
GCFbiblScopebiblScope que Cretin
emprunte le détail de la descendance de Chilpéric et Audovère :
« Une autre fame prist [Chilpéric] après, qui out non Audovere
; III fiuz en out ; Theodebert, Merovée et Clodovée ; mais
Fredegonde fist puis tant par cele meismes malice que ele
out fet estrangler la roine Galsonde, que ele fu de lui
desevrée en tel maniere com nous vous dirons. »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 208-209)
Cretin
déforme volontairement la réalité historique : les « Suefves »
qu'il évoque sont les Saxons et non les Suisses, désignés comme des
ennemis naturels des rois de France à la suite de la bataille de
Marignan. C’est dire l’importance de l’actualisation de l’histoire
au détriment de la vérité factuelle : toutes les transpositions,
qu'elles soient implicites ou, comme ici, explicites (avec
intervention de la première personne et d’un verbe de jugement),
doivent permettre d’en tirer plus aisément toutes sortes
d’enseignements ou justifications politiques.
Cretin place à la
fin de ce chapitre l'annonce que ses deux sources principales, dont
il amplifie et actualise le propos, donnent au début d'un récit dont
la première partie, c'est-à-dire le départ de Chilpéric en campagne
pour épauler Sigebert, n'est en réalité qu'un prolégomène à
l'intrigue, qui se déroule à la cour de Chilpéric et concerne en
priorité Frédégonde et Audovère. [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIVv : « Je ne puis
(combien que au commencement j'aye promis briefveté) taire la
malice de ceste paillarde. Doncques, comme la nation des
Suenyens, qui sont peuples de Germanye trés belliqueux,
adversaires à Sigebert, eussent entreprins la guerre contre luy,
Chilperic aida à son frere. »
GCFbiblScopebiblScope :
« mais Fredegonde fist puis tant par cele meismes malice que
ele out fet estrangler la roine Galsonde, que ele [Audovère]
fut de lui [Chilpéric] desevrée en tel maniere come nous
vous dirons. Il avint que li rois Chilperis mut à host banie
avec Sigebert son frere encontre les Saines »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 209)
. Cette réorganisation de la matière par Cretin, par laquelle
il ménage une forme de suspense à la fin d’un chapitre et accompagne
ses auditeurs et lecteurs dans un changement de lieu (du champ de
bataille à la cour) et de personnage principal (du roi à
Frédégonde), manifeste son attention pour l’économie
narrative.