Après avoir emprunté toute la
seconde partie du chapitre 4 aux GCF, liv. II, chap.
25, Cretin revient à [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIVv, et au double mariage qui lui
avait permis de procéder à l'interpolation : « Sigebert
doncques, roy de Lorraine, ayant horreur de ces puantes et
infaictes amours, son ambassadeur Gogon envoya à Athanahilde,
roy d'Espaigne, et espousa Brunechilde, fille d'icelluy roy,
lequel avoyt une aultre fille nommee Galsonde, que Chilperic
(meu à l'exemple de son frere) print à femme et
espouse. »
Le va-et-vient
des ambassadeurs entre les cours de Chilpéric et d'Athanagilde, de
même que le cortège qui accompagne Galswinthe du royaume wisigoth au
royaume mérovingien, ne sont pas évoqués par [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIVv, mais bien par
les GCF, liv. III, chap. 1 (vol. 1, p. 206-207) :
« Cil rois, qui bien cuida que il [Chilpéric] se tenist en
sa verité, le fist [accorder la main de Galswinthe] volentiers.
Richement la doua de jouiaus et d'autres richeces »
Toutefois, Cretin ne reprend pas aux GCF, la suite,
qui fait mention du serment prêté par Chilpéric de ne pas délaisser
sa nouvelle épouse et reine, et de la conversion de cette dernière,
calque de celle de sa sœur Brunehaut évoquée dans le chapitre
précédent (v. 1159-1164) : « ses propres messages envoia ovec
sa fille et leur commanda que il preissent seurté dou roi par
sairement, avant que il l'epousast, que il ne la guerpiroit pour
autre, et que ele seroit roine tant come ele vivroit. Tout ensi
li jura Chilperis come li message deviserent, atant retornerent
en leur païs. Li rois la fist baptizier, pour ce que ele estoit
arriene ausi come sa sereur avoit esté, puis l'espousa et la
prist par mariage. » Le serment de Chilpéric et le baptême
d'Audovère sont absents chez [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIVv.
Le manuscrit Chantilly 515 explicite cette
rime qui semble faire revenir en écho deux termes similaires, en
faisant rimer « affectees » et
« affestees ».
« Alerte », ou peut-être « brillant »,
par association avec le substantif masculin saffre qui désigne le saphir.
Nouvel exemple de passage où le style
de Cretin s'orne (ici d'un jeu d'échos fait d'équivoques,
dérivations et paronomases) de façon à signaler la présence d'un
d'un jugement de l’auteur et à en souligner le contenu, ici
méprisant à l’égard d’un roi vulgairement manipulé par une
femme.
Cretin suit probablement le récit des
GCF, liv. III, chap. 1 (vol. 1, p. 207-208) :
« Poi se tint [Chilpéric] en ses covenances, car il avoit
cuer muable et de legiere volenté. Le sairement brisa que il
avoit fet aus messages, car Fredegonde, qui jadis avoit esté
apelée ou servise la fame le roi Chilperic, avoit si grant envie
seur la novele roine, que ele ne la povoit regarder. Tant fist
en poi de tens par sa malice et par l'art de flaterie, dont ele
estoit mestresse, que li rois la prist et la maintint ausi come
sa fame. Lors cuilli si grant orgueil et si grant arrogance, que
trop estoit baude et hardie, selonc la costume de tels fames, à
fere engrestez et felonies. Par le palais s'en aloit et disoit à
touz que ele estoit dame et roine. Moult disoit d'outrages et de
vilenies à la roine Galsonde, dont ele se plaignoit à son mari
des griés que cele li fesoit ; mais li rois, qui ja avoit son
cuer retrait de s'amor, la moquoit et la pessoit de beles
paroles. À si grant forsenerie fu menez par l'enticement
Fredegonde, que il l'estrangla une heure qu'ele dormoit en son
lit. » Le compte rendu de [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XIVv est nettement plus concis,
et s'il précise le moment du crime, il n'en fournit pas le lieu :
« Auquel, comme Fredegonde, fille excellente en beaulté,
fust adherente en folie amour, ceste Fredegonde, femme lubrique,
se ficha si avant en l'amour de Chilperic, et tellemet le
pervertit en malice et lubricité que Galsonde, sa propre femme,
luy fist hayr en telle sorte que sans avoir memoire de la
dignité uxorialle, de l'alliance et confederation des nopces, en
une nuyt d'ung licol l'estrangla. »
Le r final n'est qu'en cours d'amuïssement au
XVIe siècle (il se maintiendra plus
tardivement dans la langue littéraire) : il se prononce bel et bien
ici.
Rien
ne correspond à cette « complaincte » (ainsi qu'elle est
identifiée par le copiste) chez [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIVr. Par contre, Cretin a
vraisemblablement été inspiré par les GCF, liv. III,
chap. 1 (vol. 1, p. 208) : « Grant cruauté et grant felonie
fist [Chilpéric], si grant que l'on n'avoit ainques oï parler
devant de tyrant qui si grant l'eust faite. Messeant chose
estoit à François, meismement à roi, que il feist tel desloiauté
que il estrangla en son lit sa propre espouse, qui nul mal ne li
fesoit, pour cui il deust mettre la vie pour li rescorre, se si
anemi l'eussent ravie. Moult estoit de son sens alienez ; qui
par l'amonestement d'une fole fame conchia la biauté et l'oneur
de si noble mariage, par cele qui lui meismes povoit faire morir
en poi de tens, s'ele i vousist metre son sens et sa malice, si
com ele fist puis. Nostre Sires monstra bien que il li pesa de
ce fait, et que il out agraable le martyre de la roine Galsonte,
par un miracle que il fist pour lui. Une lampe de voirre, qui
devant son tomblel ardoit, chaï d'aventure seur le pavement ; li
voirres, qui assez legierement brise de sa nature, entra en la
durece dou pavement sanz nule fraiture et sanz nule corruption,
ausi com il eust fait en plein mui de farine
buletée. »
Cette évocation très
négative de Proserpine rappelle Le mystère de Saint
Martin d'André de La Vigne (1496) : « Celle putain
Proserpine, orde et salle, / En la cuysine se tient trop pour le
halle, / Acompaignee du loudier Aggrappart / Qui, nuyt et jour,
sur le ventre luy balle. »
La
réaction de Gontran et de Sigebert à l'assassinat de Galswinthe par
Chilpéric n'est pas mentionnée par [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIVv. Cretin la reprend aux
GCF, liv. III, chap. 1 (vol. 1, p. 208) :
« Si frere, qui sourent la desloiauté qu'il avoit fete,
assemblerent leur oz et distrent que hons de si grant felonie ne
seroit jà leur compainz ou roiaume leur pere ; mais par autel
legiereté come la besoigne fu commencié, par autel peri et vint
à noient. » Si Cretin valorise, d'une manière générale, le
recours à la parole plutôt qu'à la force pour régler des conflits,
le fait que la doléance soit « faincte », et que la
situation se conclue par l'expression familière « dessoubz le
pied », laisse entendre une certaine réprobation à l'égard
de Chilpéric, qui se sort trop aisément de son grave
méfait.
Nous n'avons pas trouvé mention
de cette expression ailleurs, par laquelle Cretin indique comment
Chilpéric aggrave son cas.
L'orthographe choisie par Cretin est inspirée de
celle de [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol.
XIVv et suiv., qui écrit « Andonere ». « Sordoree » est la forme
privilégée par certains exemplaires des GCF, liv.
III, chap. 1 (vol. 1, p. 208 et suiv.), dont l'édition de Pasquier
Bonhomme (1476/77), ainsi que par Nicole Gilles, fol. XXIIIv.
Nouvel exemple de métaphore empruntée
au domaine de la chasse. Mais cette rime avec « Chilperich » est
surtout l'occasion pour Cretin de faire résonner une rime que la
critique du XX
e siècle nommera rauque
(vraisemblablement à la suite de l’ouvrage
L’Ecole des
Rhétoriqueurs d’Henry Guy), associant deux termes se
terminant par une voyelle + la consonne « C ». Cette rime rauque
revient à 4 reprises dans le livre II (v. 1569-1570, 1701-1702 et
3285-3286). Dans son article, « "Chantons Noël" (à propos de la
ballade XI de L’Adolescence clémentine) »,
Babel,
2019,
en
ligne, Jean-Charles Monferran étudie la « poétique de la
rime dite ‘rauque’ ». Selon lui, cette rime n’a pas une valeur
particulièrement élevée : non mentionnée dans les traités de
poétique seconde, seul Thomas Sébillet en fait état dans son
Art poétique français de 1548, en citant un
exemple de Clément Marot et en la qualifiant de rime « pauvre ».
Jean-Charles Monferran ajoute :
« C’est que le vacarme
déclenché par ces rimes masculines en -C, relayé souvent par des
allitérations à l’intérieur du vers, fait d’abord a priori
résonner des sons qui, dans la mémoire auditive des
contemporains, sont tout sauf pieux et vertueux. Dans les
mystères médiévaux, la rime rauque est en effet souvent
l’apanage… des diables, comme le rappelle Élyse Dupras, qui
étudie de ce point de vue le Mystère de
Saint-Martin d’André de La Vigne qui fait place
entre autres à une « ballade de chant royal finissant toutes par
C », construite sur une « accumulation de termes injurieux
adressés par un diable à Lucifer » [Élyse Dupras, Diables
et saints. Rôle des diables dans les mystères
hagiographiques français, Genève, Droz, 1986, p.
97]. Elle apparaît aussi dans des pièces fatrasiques où elle
marque la déraison du locuteur et de son monde : c’est le cas
des deux textes qui servent justement de timbre pour chanter la
ballade marotique, sortes de coq-à-l’âne qui ne recourent qu’aux
seules rimes masculines et font résonner certaines rimes en -C à
l’instar des grelots du fou. La rime rauque semble enfin chez
les grands rhétoriqueurs s’épanouir au sein de textes libres.
Elle s’invite au sein de rondeaux obscènes (« Mon mary
s’emburelicoque /Et dit, par sa foy, que je troque /A un flageol
son virely/ Est-il pas fol ? Certes oüy / Combien que je croy
qu’il se mocque »), fait son apparition dans les premiers vers
des strophes de la « Ballade de la maladie de Naples » de Jean
Molinet (« O faulse goutte, appellée reumaticque, /diabolicque,
pire que sciatique »). Entièrement masculine cette fois, elle
structure l’ensemble de la ballade « pour un vieil gaudisseur
caducque », attribuée à Jean Molinet […]. » C’est dire si
l’emploi de cette rime particulière, pour Chilpéric, concourt à en
dresser un portrait de roi peu recommandable.
Chilpéric était tellement
piégé par la rusée Frédégonde qu'elle devint la deuxième personne la
plus importante hiérachiquement.
L'amitié feinte de
Frédégonde pour Audovère est une idée que Cretin exprime beaucoup
plus explicitement que ses deux sources principales, [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIVv et les
GCF, liv. III, chap. 1 (vol. 1, p. 209).
Troisième personne du singulier du
verbe « apparaître ».
Cretin se
montre beaucoup plus prolixe que ses deux sources principales. Il
reprend l'orthographe des nom à [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIVv, dont le récit ne mentionne pas
les enfants de Chilpéric et Audovère : « Lequel [Chilpéric]
remarié à Andonere ne fut pas plus chaste, lequel aymant les
blandicemens lubriques, alleché estoit et detenue en la volupté
de Fredegonde. » C'est aux GCF, liv. III,
chap. 1 (vol. 1, p. 208-209) que Cretin emprunte le détail de la
descendance de Chilpéric et Audovère : « Une autre fame prist
[Chilpéric] après, qui out non Audovere ; III fiuz en out ;
Theodebert, Merovée et Clodovée ; mais Fredegonde fist puis tant
par cele meismes malice que ele out fet estrangler la roine
Galsonde, que ele fu de lui desevrée en tel maniere com nous
vous dirons. »
Cretin
déforme volontairement la réalité historique : les
« Suefves » qu'il évoque sont les Saxons et non les
Suisses, désignés comme des ennemis naturels des rois de France à la
suite de la bataille de Marignan. C’est dire l’importance de
l’actualisation de l’histoire au détriment de la vérité factuelle :
toutes les transpositions, qu'elles soient implicites ou, comme ici,
explicites (avec intervention de la première personne et d’un verbe
de jugement), doivent permettre d’en tirer plus aisément toutes
sortes d’enseignements ou justifications politiques.
Cretin place à la
fin de ce chapitre l'annonce que ses deux sources principales, dont
il amplifie et actualise le propos, donnent au début d'un récit dont
la première partie, c'est-à-dire le départ de Chilpéric en compagne
pour épauler Sigebert, n'est en réalité qu'un prolégomène à
l'intrigue, qui se déroule à la cour de Chilpéric et concerne en
priorité Frédégonde et Audovère. [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIVv : « Je ne puis (combien que
au commencement j'aye promis briefveté) taire la malice de ceste
paillarde. Doncques, comme la nation des Suenyens, qui sont
peuples de Germanye trés belliqueux, adversaires à Sigebert,
eussent entreprins la guerre contre luy, Chilperic aida à son
frere. »
GCF, liv. III, chap. 1 (vol. 1, p. 209) : « mais
Fredegonde fist puis tant par cele meismes malice que ele out
fet estrangler la roine Galsonde, que ele [Audovère] fut de lui
[Chilpéric] desevrée en tel maniere come nous vous dirons. Il
avint que li rois Chilperis mut à host banie avec Sigebert son
frere encontre les Saines ». Cette réorganisation de la
matière par Cretin, par laquelle il ménage une forme de suspense à
la fin d’un chapitre et accompagne ses auditeurs et lecteurs dans un
changement de lieu (du champ de bataille à la cour) et de personnage
principal (du roi à Frédégonde), manifeste son attention pour
l’économie narrative.