Cette petite
introduction est de Cretin, qui annonce résumer assez nettement sa
source. Ce chapitre omet en effet beaucoup de détails donnés par [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XXIIr dans
l'épisode correspondant.
Cretin réduit à ses
traits saillants le compte rendu beaucoup plus circonstancié de [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XXIIv : « Les
choses constituees et ordonnees selon l'usage des roys, s'en alla
Childebert aux siens, et comme ces choses se faisoient, l'accord et
unanimité des princes congneue, ceulx qui favorisoient à Gondouault
et qui soustenoient son party, c'est assavoir Desir, Mommolin,
Lendasque et Sagittaire, le abandonnerent et delaisserent. Oultre la
ryviere Dordonne en ung lieu hault auquel y a une ville nommee
Convoyne, en laquelle se retira Gondouault, premierement doux et
traictable auxcytoiens, tantost faingnant l'advenement des ennemys,
leur dist que bon seroit s'ilz retiroient tous leurs biens et
substancesen la tour, et puis comment il disoit que les ennemys
estoient près, commanda que tous fussent en armes, et les portes
ouvertes allassent ruer sur les ennemys. L'armee doncques marchant,
quant les gens d'armes furent en la plaine, l'evesque jetté et mis
hors de la ville, estouppa les portes avec le secours de ses gens,
jouyssant de celle cité, delibera de illec attendre la fortune telle
qu'elle luy pourroit advenir. » Cretin ignore entièrement la suite :
« Cestuy Gondouault se vantoit estre filz de Clotaire premier de ce
nom, et frere de Gontran. Il avoit bataillé en Italie contre les
Gothz soubz Naserte, après le trespas duquel se arresta à
Constantinoble, auquel lieu adverty par Bosone que Gontran avoit
occis Chilperic, retournant au pays de Gaulle, fut premierement
receu par l'evesque de Masseille. De là s'en alla en avignon,
tantost en Auvergne et à Bordeaulx. Finablement se retira [à]
Convoyne, accompaigné de l'evesque Sagittaire, Mommolin, Lendasque
et Valdon, par le conseil desquelz principallement se gouvernoit.
»
Cretin résume [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XXIIv : «
Mais Gontran, la munition du lieu congneue, comme d'icelluy n'eust
peu facillement Gondouault estre arraché et tiré, commanda luy
porter lettres au nom de Brunechilde, par lesquelles elle
l'admonnestoit de porter toutes ces richesses à Bordeaulx et y
passer son hyver. Obeyst Gondouault aux frauduleuses monitions, et
toutes ces choses avec très grande somme d'or envoya à Bordeaulx. Le
partement de Gondouault venu à congnoissance, les gens d'armes de
Gontran lesquelz espyoient son chemin, passerent la Gyronde et
arresterent les jumens qui portoient les bagues et fardeaulx de
Gondouault, lesquelz spoliez et pillez s'en allerent au lieu où
Gondouault s'estoit retiré. »
Comme au début
du chapitre, Cretin résume sa source à grands traits. [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XXIIv-XXIIIv décrit
en effet le siège de Bordeaux avec une profusion de détails tout à
fait inhabituelle : « Lendegesille, chef de l'armee, avoit excogité
et machiné des chariotz pour assieger la ville en ceste maniere. Les
chariotz couvertz de toutes pars de aisses et eschauffaulx,
servoient de protection et saulvegarde à ceulx qui estoient mucéz
dedans, le mestier desquelz estoit faire des fossés desoubz terre
pour entrer en la ville. Et puis une multitutde des arbres et boys
des forestz voysines assemblee jettoient grand nombre de fagotz
dedans les fosséz de la ville. Les citoyens au contraire, non ayans
les cueurs failiz, mais jettans des busches très agues et grosses
pierres dessus avec feu et poix, bruloient les fagotz et les gens
d'armes. Cest assault fait en vain, Lendegesilde delibera decevoir
et surprendre les assiegez par autre voye. A ceste cause occultement
appella Mommolin pour pour parler enssemble, de prime face le
increpa que Gontran delaissé avoit et suyvi Gondouault, le
admonnestant que se par son moyen faisoit la ville rendre, Gontran
qui très benin estoit et clement, luy pardonneroit et quitteroit
toutes ces faultes. Mommolin respondit qu'il y penseroit. Après
qu'il y eut pensé, assembla Sagittaire, Lendasque et Valdon ces
grans amys. Leur remonstra à quel peril et danger leur pendoit se la
ville estoit prinse d'assault et par tant que chose utile leur
seroit s'ilz se saulvoient, tous lesquelz acquiessans au
remonstrances et parolles de Mommolin, Mommolin print complot de
jetter le feu en l'une des principalles eglises de la ville, à celle
fin que quant les habitans y courroient pour l'estaindre, il peust
facillement mettre Lendegesille dedans la ville. A ceste entreprinse
executer, Carulfe très riche homme (avecques lequel ilz
conversoient) appellé, le fist participant du conseil. Après la
composition faicte entre eulx de brusler le temple et la ville
livrer aux ennemys, à Lendegesille très occultement vint Mommolin,
luy monstra par quelle voye pourroit la ville estre rendue soubz la
puissance de Gontran, se promptement mettoit à execution la promesse
qu'il faisoit de reconseiller avec luy. Lendegesille, resjouy soubz
esperance de recouvrer ceste ville, fist serment à Mommolin de non
transgresser les convenances, et se le couraige du roy ne pouoit
estre à ce faire induict et converty, qu'il leur bailleroit quelque
seure eglise où ilz se tiendroient jusques à ce qu'il fust appaisé.
La chose ainsi composee, le conseil obmis de brusler le temple, s'en
alla Mommolin à Gondouault, recita comment il a tousjours esté loyal
envers luy, commenet et de quelle foy le veult encres estre
doresenavant, toutesvoyes que les choses en telle disposition
estoient que beaucoup ne se devoit y confier, pour raison de quoy
avoit tenté le couraige de Lendegesile, capitaine de Childebert,
pour congnoistre quil il estoit et s'il le trouveroit enclin à
concorde. “Mais je n'y ay (dit il) trouvé aultre difficulté sinon
qu'il ne approuve ceste chose que toy ayant maulvaise estimation de
Gontran, ne te veulx trouver devant luy, et si ne veulx parler avec
luy et monstrer quelque raison et apparence comment tu es son frere,
et dont ce peult estre ne es certain. Se tant seullement cecy tu
veulx faire et que tu voises parler au roy, dit Lendegesille que
toutes les choses tourneront à ton profit, et tout se portera bien
envers toy. Je suis doncques de avis que entre tant de sollicitudes
et perturbations, tu te desployes, et nous avec toy allons ensemble
à Gontran.” Mommolin, usant de telles persuasions, entendit
Gondouault la deception et tromperie de Mommoment, et neautmoins ne
s'en garda, car il veoit qu'il n'estoit facille de resister à leur
malice et eschapper de leurs mains, soubz la foy et tutelle desqeulz
il s'estoit mis et exposé par si long temps. Par quoy tant
seullement les enhorta de ne le delaisser, allant où ilz le
meneroient. Ainsi que ces choses se traictoyent, le feu mis et jetté
à la plus prochaine eglise, lendasque, peu à peu eschappant, parmy
le peuple lequel couroit pour estaindre celluy feu, s'en fouyt
auprès des portes où estoient les ennemys Bolle et Bose, contes des
bourgeoys pour prendre Gondouault par les mains de Mommolin. Les
portes ouvertes, Mommolin lvra Gondouault en la puissance de
Lendegesille et de là retourné à la ville, ferma les portes. Entre
la cité et les tentes des ennemys, y avoit une montaigne de terre,
moyennement haulte au feste de laquelle Gondouault monté le jetta
Bolle et fist tresbucher au bas lequel renversé et tourné la teste
avec les piedz comme une roue, d'une pierre jettee contre sa teste
par Bosone fut occis. Mommolin, que nous avons dit estre retourné en
la ville, les richesses de Gondouault pillees et robees, s'en alla
ribler au residu de l'autre multitude. Mais les gens d'armes entrez
dedans la ville, les murailles rasees contre terre n'espargnerent
homme. À ceste cause, Mommolin après qu'il eut bruslé le demourant
de la ville, s'en alla en l'ost de Lendegesille, lequel adverty de
la sentence du roy contre traistres, luy commanda sortir hors de sa
tente pour ung peu d'espace de temps, et jusques à ce qu'il
appaisast les gens d'armes esmeuz à l'encontre de luy. Ainsi qu'il
sortoit d'icelle tente, jaçoit que devant ses yeulx apparust la mort
prochaine au moyen des assaulx que luy faisoient les gens d'armes,
vigoureusement resista, aucuns de ses adversaires navrez, mais par
le signe que clandestinement bailla Lendegisille a ses gens,
Mommolin attrapé et encloz de tous costez fut puny pour sa trahison.
L'evesque Sagittaire cuidant le saulver en fuytte, par ung seul coup
de glesve d'un chevalier luy fut couppee la teste. Ces choses
congneues, commanda Gontran les richesses et trezors de Mommolin luy
estre apportez, estant en nombre d'or mille poix, chascun pesant
douze livres et d'argent deux cens livres que Gontran et Childebert
entre soy egallement departirent. Et tantost que le roy Gontran eut
receu sa part, le commanda distribuer aux povres, entre la
despouille de Mommolin fut prins et à Gontran mené ung homme de
troys piedz plus grant que les aultres. » Cretin ignore complètement
la suite : « En ce temps escheurent aucunes occasions de guerre,
maintenant en Italie après en Espaigne mais pource qu'il n'y eut
grande esmotion et que par trop de pluye ou que incontinent les
choses appaisees, l'on s'en retourna en l'hostel, je n'en faiz plus
ample memoire. Une chose fut Gontran leva grant armee contre les
Gothz pour laquelle conduyre constitua Bosson chef et capitaine
d'icelle, par la negligence duquel fut mal bataillé, les Françoys
respanduz et occis en grant nombre. Et après fut faicte cruelle
bataille à l'encontre des Bretons où Pepolin, duc de Catharre, fut
occis. »
Cretin
signale à plusieurs reprises, dans ce chapitre et en particulier à
propos de l’épisode de Gondovald, qu’il résume abondamment la
matière historiographique à sa disposition. Il en signale plusieurs
raisons. Il procèderait tout d’abord au nom de la brièveté (laquelle
est une des qualités essentielles de la narration pour Cicéron ; v.
4339-4344, ici v. 4344) ; ensuite par nécessité de tenir les
proportions de son ouvrage (craint-il d’excéder démesurément les
5000 vers établis comme étant approximativement le volume d’un livre
? v. 4378-4382). Mais dans ces vers qui viennent clore l’épisode du
bâtard Gondovald, il suggère plusieurs autres raisons à ce résumé,
qui tiennent à la représentation de son travail historiographique.
D’une part, il présuppose connue une « chronique précédente » (les
GCF ? le
Compendium de Gaguin ?)
dont la lecture serait certes exhaustive, mais prendrait plus de
temps : la mise en vers de Cretin fonctionnerait ainsi comme un
vade mecum des éléments
essentiels à retenir (faisant écho à la fonction mnémotechnique du
vers). D’autre part, il indique que sa tâche consiste à «
deschiffr[er] » une matière préexistante, celle-ci pouvant être
obscure soit en raison de sa langue (trop archaïque pour les
GCF, incomprise à la cour pour le latin de Gaguin
?), soit en raison de son propos. Ici, Cretin, ayant lui-même des
difficultés à démêler l’écheveau des péripéties de Gondovald, le
résume afin d’être certain que l’auditeur en garde l’essentiel, à
savoir la punition de l’aspirant illégitime au pouvoir. L’adverbe «
amplement », enfin, mérite un commentaire, puisqu’il ne s’agit
vraisemblablement pas, pour Cretin, de prétendre à l’exhaustivité ou
à l’ajout d’éléments dans sa
Chronique. En
rhétorique, l’
amplificatio
consiste avant tout en un développement qualitatif de la matière (et
non quantitatif), visant à en mettre en valeur un aspect (voir
Stéphane Macé, « L’amplification, ou l’âme de la rhétorique.
Présentation générale »,
Exercices de rhétorique, n°
4, 2014,
en
ligne). Nul doute que par l’
« amplification »,
Cretin renvoie à l’objectif d’édification que vise sa chronique, et
que le déploiement exhaustif de l’épisode Gondovald ne lui
permettrait pas davantage de remplir.
Cretin
est ici très proche de [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XXIIIv qu'il rerend : « Cependant, le
ciel menassoit Gontran de quelque adversité, car l'an precedant sa
mort fut veue la lune en eclipse plus obscure qu'elle n'est de
coustume. Il trespassa après le XXX an de son regne et porté à
Chalons, cité de Bourgongne. Fut inhumé et ensevely au monastere
Sainct Marc, par luy ediffié et augmenté de grans rentes et
revenues. Les meurs duquel se elles sont regardees, certes il est
digne de estre mis au nombre des bons princes, très benin et
charitable aux povres, très reverend, humble et obeissant evers
presbtres et ministres de Dieu. »
Cette formule topique des déplorations funèbres
chrétiennes se trouvait déjà au v. 3094, à propos de la mort du fils
d’Hermehilde : « Le corps du filz à terre et l'ame aux cieulx
».