Si Cretin ne
s’écarte pas de ses sources historiographiques usuelles avec ce
chapitre consacré aux « prodiges grandz et signes merveilleux »,
il faut néanmoins en souligner la parenté avec La
recollection des merveilleuses advenues des
indiciaires bourguignons George Chastelain et Jean Molinet, une
chronique abrégée, en vers, faisant pendant à leur plus ample
chronique de la Bourgogne en prose, dans laquelle Chastelain,
puis Molinet à sa suite, recueillent des événements et faits
divers dignes de susciter les émotions du public. Ces
« merveilleuses advenues » sont classées en trois
catégories : « Les unes sont piteuses / Et pour gens esbahir, /
Les aultres sont doubteuses / De meschief advenir ; / Les
tierces sont estranges / Et passent sens humain / Aucunes en
loenges, / Aultres par aultre main. » (v. 9-16). Sur ce texte,
voir Claude Thiry, « Le vieux renard et le jeune loup.
L'évolution interne de la Recollection des merveilleuses
advenues », Le Moyen Âge, 90, 1984,
p. 455-485 et Philippe Frieden, « Les vers d'autrui : la
Recollection des merveilleuses advenues de
George Chastelain et Jean Molinet », Le moyen
Français, 88-93, 2023, p. 195-214. Jean Céard, dans
son étude La nature et les prodiges. L'insolite au XVIe siècle en France
(Genève, Droz, 1977) explique également qu’à la Renaissance, la
merveille suscite l’intérêt des auteurs parce qu’elle invite à
une compréhension analogique des signes (dans une perspective de
lecture et d’interprétation reprise à Thomas d’Aquin). Petit à
petit, cet intérêt relatif à la connaissance du monde et à sa
compréhension scientifique, morale et eschatologique se double
d’un plaisir du récit, que le critique repère chez Rabelais mais
aussi dans les Histoires prodigieuses et mémorables :
extraictes de plusieurs fameux autheurs grecs & latins,
sacrez & profanes de Pierre Boaistuau (1ère éd. Paris, Jean Longis et Robert
le Mangnier, 1560). Les développements mythologiques de Cretin,
ainsi que ses amplifications pathétiques et spectaculaires, dans
ce chapitre, doivent certainement se comprendre dans cette
perspective divertissante.
Si les références à des
personnages mythologiques sont de Cretin, la matière vient de [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv : «
Cependant, au moys de septembre, par continuelles pluyes, fut le
pays d'Auvergne tout couvert d'eaue tellement que la meilleure
partie d'icelluy qu'ilz appellent Alemaine estoit en ung estang et
cuidoit l'on que ce fust ung lac. » Il est toutefois possible de
déceler une influence des GCF, liv. III, chap. 12
(vol. 1, p. 271), qui quelques lignes après le compte rendu des
innondations mentionnent « Li venz qui est apelez Auster (que
aucunes genz noment Galerne, si vient devers Septentrion)
».
Cretin
abrège [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol.
XVIIv : « Les rivieres de Loyre et Milaigre, leur rivages surmontez,
se respandirent parmy les champs et emporterent le bestial et les
terres labourees. »
Aucune des deux sources principales de
Cretin ne mentionne Lyon ici. Cretin a probablement transformé une
mention trouvée chez [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XVIIv : « Le Rosne aussi croyssant
oultre borne se mesla avec la mer. Par lequel deluge plusieurs
edifices et les murailles de la ville de Bordeaulx tresbucherent en
partie. »
Les GCF, liv. III, chap. 12 (vol. 1, p. 270-272)
n'évoquent pas, parmi les malheurs du temps, cette impossibilité de
semer, que Cretin reprend à [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XVIIv : « par quoy ne peurent les
laboureurs faire semences ».
Cet ajout de
Cretin vis-à-vis de ses deux sources principales sert à rendre
tangible le compte rendu de ces malheurs et à en exacerber le pathos.
Cretin
choisit de suivre le récit le plus extraordinaire et imagé en
reprenant [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques, f.
XVIIv : « Finablement les eaues se escoullans, quant la terre
apparut, tres agreable decoration de fleurs vestit les arbres sans
ce qu'ilz portassent aucun fruict ». Les GCF, liv.
III, chap. 12 (vol. 1, p. 271) évoquent la refloraison sans la
surenchère de l'absence de fruits : « Quant il out cessé à plovoir
et les iaues furent retretes et revenues en leur chanel, li aubre
florirent de novel entor le mois de septembre. ».
Cretin accentue et dramatise le compte rendu de [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, f. XVIIv : « Fut
veu aussi en Touraine continuelle esclaire et fulguration
espouentable avec le sen et cry des arbres. »
Cretin
rassemble ici les informations qui figurent exclusivement dans l'une
et l'autre de ses deux sources principales. La foudre à Bordeaux est
mentionnée dans les GCF, liv. III, chap. 12 (vol. 1,
p. 271) : « La cité de Bordiaus ardi de fou qui vint soudainement
devers le ciel ; moult de gent ardi cil feus ; li greniers et les
granches plains de blez furent arses et peries. » La fuite des
Bordelais après un tremblement de terre vient de [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv : « À
Bourdeaulx les citoyens espouentéz du mouvement de la terre se
retirerent es aultres citez. »
Les deux sources principales de Cretin
évoquent ces éboulements meurtriers, mais seul [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv, les situent
dans les Pyrénées : « Ne furent les Montz Pyrenees exemps de ceste
remeur : les grans pierres tresbuchans du hault au bas, qui tuoyent
et assomoient les hommes et les bestes. » Ce récit est moins étrange
que celui des GCF, liv. III, chap. 12 (vol. 1, p.
271), qui situent les événements à Bordeaux : « En la cité de
Bordiaus fu granz movemenz et granz croles de terre ; granz roches
rompirent et trebuchierent des montagnes, qui adomachierent moult de
genz et de bestes. » »
Cretin a peut-être complété le
récit de cette grêle que seul évoque [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XVIIv (« Semblable feu soffrit
Orleans et tres espoysse gresle porta griefve perte et calamité aux
Berruyers. ») par la mention de Chartres que contiennent les
GCF, liv. III, chap. 12 (vol. 1, p. 271) à
l'endroit correspondant : « La cité d'Orliens fu arse tout en autel
maniere. Sans decorut semsiblement de la fraction dou pain ou
sacrement de l'autel en la contrée de Chartres. Uns leus sali des
bois et se feri en la cité de Poitiers par une des portes ; li
citaien firent les portes clorre, puis l'occistrent ou milieu de la
vile. Li ciex fu veuz ardoir et flueves de Loire crut plus que il ne
soloit. »
Par
des énumérations et parallélismes, Cretin reprend et amplifie cette
pause explicative en forme de prolepse, qui ne figure par chez [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, f. XVIIv, aux
GCF, liv. III, chap. 12 (vol. 1, p. 272) : « Ces
signes et ces merveilles qui avindrent cele année ne furent pas pour
noient ; car descordes des rois et batailles des citaiens s'en
suirent après. » Non sans une certaine complaisance, Cretin se
place, en tant qu'historien organisant sa matière, au nombre des
sages capables de lire les signes annonciateurs du désastre.
Cretin reprend mot pour mot la description des
symptômes de cette maladie à [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XVIIv : « Lesquelz maulx suyvit le flux
du ventre avec très chaude fievre acompaignez de vomissement,
douleur de rains, de teste et de cerveau. » Les GCF,
liv. III, chap. 12 (vol. 1, p. 272) sont plus vagues mais nomment la
maladie : « Une maladie, que phisicien apelent dissintere, porprist
presque tout le roiaume de France. »
Cette description est due à
Cretin, qui cherche à horrifier son public. Le jaune est la couleur
du mensonge, de la trahison et de la colère. Le vert est plus ambigu
: il évoque dans certains cas la maladie, le pourrissement et la
mort. Quoi qu'il en soit, la bigarrure des couleurs à laquelle
Cretin fait allusion ici est négativement connotée.
Cretin modifie la teneur du récit de [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv en
introduisant l'idée d'une rémission voulue par Dieu : « Auquel temps
fut Chilperic persecuté de chaulde fievre dont il retourna en
convalescence. » Les GCF, liv. III, chap. 12 (vol. 1,
p. 272) n'évoquent pas la maladie de Chilpéric. Ce thème de
l’intercession divine secourant une personne royale malade a fait
l’objet d’un vaste poème de Jean Marot, les Prieres sur la
restauration de la sancté de madame Anne de Bretaigne, royne de
France (1514), dont Cretin se souvient peut-être
ici.
Cretin abrège
significativement le récit de [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XVIIv et en escamote partiellement
l'aspect dévotionnel : « Incontinent le pere gary, l'ung de ses
enfans nouveau né fut de maladie occupé, lequel aprés le lavement du
sainct baptesme recouvra santé et garison. Mais la garison de
l'enfant ne fust longuement joyeuse à Fredegonde. Son filz ainsné
frappé de ceste pestilence de flux de ventre mourut en corruption et
pourriture et semblablement tout le lignaige de Chilperic comme de
malladie contagieuse envoyee du ciel. » Le nombre exact des enfants
que Chilpéric perd est également repris à [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XVIIIr, un peu plus loin : « en
briefve intervalle de temps la mort luy avoit ravy ses troys filz ».
Les GCF, liv. III, chap. 12 (vol. 1, p. 272) ne
s'attachent pas aux conséquences de l'épidémie sur la famille de
Chilpéric, mais bien sur celle de Gontran.
Cette
transition qu'esquisse Cretin vers le chapitre suivant fait en
réalité écho à ce qu'il trouve chez [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XVIIv : « Fredegonde,
admonnestee de soy par tant de maulx et continuelles douleurs, s'en
alla au roy [...]. » Il est intéressant de noter ici le découpage
des chapitres, qui isole le récit des merveilles, les amplifie
spectaculairement, et leur confère une interprétation morale (ici
endossée par Frédégonde), du retour au récit historiographique des
faits des rois et reines de France, relégué au chapitre
suivant.