Mentions de Cretin au XVIe siècle

Delvallée Ellen, « Mentions de Cretin et de la Chronique française », CreNum, 2026.

Dans la première moitié du XVIe siècle, nombreux sont les écrivains à mentionner Guillaume Cretin parmi leurs pairs, mentors ou modèles. Cretin est en particulier loué pour son savoir : pas tant seulement celui qu'il déploie dans le contenu de sa Chronique et de ses chants royaux, que celui, avant tout, qu'il possédait quant à la rhétorique seconde (ou art de la versification) et dont il fait preuve à longueur de vers brillamment équivoqués. Qu'il soit un correspondant de renom, un ami de valeur, un artisan de la gloire des Puys de Rouen ou de la monarchie française, un concurrent redoutable ou un modèle illustre, Guillaume Cretin apparaît comme une figure incontournable de la poésie française du début du du XVIe siècle. Selon les contextes, il est associé à des écrivains fondateurs de la littérature française (comme Chartier ou Jean de Meun), à des poètes du XVe (Gréban, Meschinot, Molinet et même Villon) ou du XVIe siècle (les Marot, mais aussi Le Lieur et Parmentier pour le Puy de Rouen), ou encore à des historiographes (en particulier Auton, Bouchet et Lemaire). Parmi toute sa production, sa Chronique, tant oubliée aujourd'hui, était considérée comme son opus magnum.

Le relevé ci-dessous s'appuie sur les travaux de Kathleen Chesney (Chesney, Kathleen (éd.), Œuvres poétiques de Guillaume Cretin, Paris, Firmin-Didot, 1932Chesney, 1932,  p. lxvii-lxxiii), qu'il développe et complète par endroits, tout en se limitant au XVIe siècle (jusqu'aux Recherches de la France de Pasquier). Il est possible d'organiser les citations recueillies ci-dessous par ordre alphabétique de leurs auteurs afin d'examiner les rapports d'un écrivain avec Cretin, ou bien par ordre chronologique, dans la mesure où la perception de Cretin, de son œuvre et de son renom, évolue au fil des décennies. Enfin, ce relevé se veut exhaustif : que les lecteurs n'hésitent pas à contacter les éditeurs de la Chronique française pour signaler tout oubli.

Au début de sa carrière poétique, Cretin s'illustre par une longue déploration en l'honneur de Johannes Ockeghem, grand compositeur flamand mort en 1497, pour lequel Jean Molinet a également composé une épitaphe de 12 vers, mise en musique par Josquin Desprez. Sans doute la rivalité entre les deux écrivains francophones nait-elle à cette occasion, sur ce terrain musical. Ainsi, quelques mois ou années plus tard, Cretin envoie à Molinet une épître en vers d'éloge mais surtout de défi poétique, à laquelle Molinet répond à son tour par une autoglorification et des attaques faisant notamment de Cretin un « second », ainsi que par une démonstration de virtuosité poétique dans deux « canons » aux règles musicales (voir Bunel, Guillaume, « Le canon musical, une forme poétique ? Quatre huitains de Guillaume Cretin et Jean Molinet », Cahiers de Recherches Médiévales et Humanistes, n° 47, 2024, p. 143-162Bunel, 2024).

Va lettre va soir et matin
Se te fourre au fons du cretin.

Cretin sacré et benedictionné de celeste main, aorné de precieuses gemmes, tu n'as cuase de doléance si je ne repondz à tes plusieurs requestes ; on dit, qui respond il paye : tu as maintefois appelé Dieu vocallement, en disant Pater noster, qui ne t'a pas respondu. Tu n'es seul qui heurtes à mon tugurion [ma chaumière] pour resveiller le chien qui dort, mais autres que toy dix ou vingt font le semblable pour moy tempter, et goutter se rien n'en pourront emporter ; ce que ne t'est besoing de faire, car en toy florissent par excellence trois redolentes fleurs, qui en moy perissent par vieillesse. L'une est grammaire, qui en moy decline, musicque qui diminue, et la rethoricque, dont je ne suis de riens trop riche : et me semble que apres Octovien, qui en nostre art prospere, doibz obtenir le pris au verger liligere. Autres fois ay receu les lettres epistolles d'ung grant cronicqueur de France nommé Castel, qui estoit lait sac quant il estoit retourné, mais fort bien duisant pour porter le grain au molin ; je ne demande mande, pennier, casier, quannebutin, cretin ne hotte pour engrener ma farinotte, si ne 'ose entremettre du rimer qu'il ne fasse faillir les vignes ; mais madame Rhetoricque, plus adventureuse que moy, t'envoye de la rime, et une couple de canons pour en faire la raison. Et adieu, sans adieu.
[...]

Canon
Haulsez les deux piedz de derriere,
Se merde en vient, tirez arriere.

Cretin de jongz, d'osiere, ou de festu,
Faiz tu ton fol d'ung vertmolu molin ?
Molinet veult, quant de toille est vestu.
Veulx tu combattre ung vieillart abbatu,
Battu son chef, pour son corps mettre à fin,
Affin d'avoir bruyt ainsi qu'il a fin ?
Afin meilleur depuis decembre n'euz.
Breneux soit il qui le fait ruyneux.

(Molinet, Jean, Faictz et dictz, Paris, Jean Saint-Denis, 1531Molinet, 1531, fol. 114r ; Chesney, Kathleen (éd.), Œuvres poétiques de Guillaume Cretin, Paris, Firmin-Didot, 1932Chesney, 1932, p. 320-322)

Le Temple d'Honneur et de Vertus, première publication d'un texte de Jean Lemaire de Belges, est précédé d'une épître de Guillaume Cretin qui, de son autorité, semble recommander le jeune écrivain à son public. Toute en rimes équivoquées, cette épître élogieuse est intitulée « A son amy le Maire, Cretin mande / Salutz assez pour combler une mande » (avec des jeux sur les termes « cretin », désignant un petit panier, et « mande », qui renvoie à une grande corbeille). Lemaire fait allusion à ce parrainage prestigieux à la fin de la dédicace adressée à la reine de France.

Et s'il est ainsi que vostre benigne grace luy [à cet ouvrage] daigne prester faveur et ennoblissement de reception aggreable, j'estimeray avoir cueilly grandement le fruict de mon labeur et ne craindray la censure, ne reprehension de nul detracteur survenant, attendu que desja maistre Guillaume Cretin, chantre du roy, chief et monarque de la rhetoricque françoise, l'a bien voulu illustrer par l'opposition presente de son nom tres renommé et luy donner tiltre d'approbation non contemnable par aucun ignorant malivole.

(Lemaire de Belges, Jean, Le Temple d'Honneur et de Vertus, Paris, Vérard, 1504Lemaire de Belges, 1504, fol. a2r-a3v ; Lemaire de Belges, Jean, Lettres missives et épîtres dédicatoires, éd. A. Schoysman, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2012Lemaire de Belges, 2012, p. 157-160)

Après avoir regretté la mort des orateurs qui auraient pu l'aider à déplorer le décès du comte de Ligny, la figure allégorique nommée « Rhetoricque » énumère ses disciples actuels.

Ung bien y a qu'encor me reste et dure
Mon Moulinet moulant fleurs et verdure
Dont le hault bruit jamais ne perira ;
Et ung Cretin tout plain de flouriture
Que je conserve en vigueur et nature ;
Et toy d'Auton car la sienne escripture
Et ta cronique a tousjours flourira.

(Lemaire de Belges, Jean, La Plainte du Désiré, Paris, BnF fr. 1683 [1504]Lemaire de Belges, 1504, fol. 13r ; Lemaire de Belges, Jean, La Plainte du Désiré, éd. D. Yabsley, Paris, Droz, 1932Lemaire de Belges, 1932, p. 120-126)

Presque 10 ans après l'épître liminaire parue dans le Temple d'Honneur et de Vertus de Lemaire, ce dernier revient, dans une épître de dédicace, sur la rencontre de ce maître illustre. Entre-temps, Lemaire est devenu « indiciaire et historiographe de la royne » et Cretin figure cette fois à l'orée du troisième livre de son best-seller historiographique : les Illustrations de Gaule et Singularitez de Troye. De manière significative, cette édition comprend la Plainte sur le trepas de Byssipat, composée par Cretin en 1512, juste après le texte de Lemaire. Celui-ci adresse son épître « A venerable et singulier orateur, Monseigneur maistre Guillaume Cretin, tresorier du bois de Vincennes, chappellain ordinaire du roy tres chrestien Loys douziesme ». Plusieurs années après la mort de Molinet, Lemaire offre un tableau bien plus irénique des rapports entre l'indiciaire bourguignon décédé et le poète attaché à la cour de France, qu'il vient de rejoindre.

À ceste cause, mon venerable precepteur et maistre en rhetoricque françoise, affin que je ne soye noté du vice dessusdit [l'ingratitude], je te fayz present de la lecture du troisiesme livre des Illustrations de France Orientale et Occidentale, comme à celuy qui es et peuz estre deffenseur et protecteur de ce mien labeur, et comme à celuy de rechief qui a esté la cause premiere que je me suis enhardy et entremeslé de mettre la main à escripre en ceste nostre langue françoise et gallicane. Car, se bien il en souvient à ta debonnaireté, passant par Villefranche en Beaujeuloys, tu me donnas encouraigement de mettre la main à la plume, et de clerc de finances que j'estoye pour lors, en l'aaige de vingt et cinq ans, ou service du roy et de monseigneur le bon duc Pierre de Bourbon, je devins soubdain enclin à l'art oratoire ou moyen de la tienne persuasion, ce que je creuz de legier, à cause de l'estimation que j'avoye de ta doctrine et vertu, et de la reputation que j'en euz presentialement, et paravant ouy faire reallement et de propre audience à feu de bonne memoire monsieur maistre Jehan Molinet, mon predecesseur et parent, comme celuy qui ne faisoit autre estime de la tienne industrie, sinon telle que du prince et principal maistre des orateurs et poetes de la langue françoise ; et cela soit dit sans injure des autres et sans flaterie, car le personnaige - dont ta benivolence a aymé l'industrie en son vivant, et tu la sienne - tenoit ung grand compte des tiennes escriptures.

(Lemaire de Belges, Jean, Le tiers livre des Illustrations de Gaule et Singularitez de Troye, Paris, Geoffroy de Marnef, juillet 1513Lemaire de Belges, 1513, fol. a7v-a8r ; Lemaire de Belges, Jean, Lettres missives et épîtres dédicatoires, éd. A. Schoysman, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2012Lemaire de Belges, 2012, p. 219-222)

Dressant la liste des « poëtes, orateurs historiiens » ayant illustré le français, laquelle comprend Jean de Meun, Froissart, Alain Chartier, Jean Meschinot, Arnoul et Simon Greban, Jacques Millet, Jean Molinet, George Chastelain et Octovien de Saint-Gelais, Lemaire termine en précisant « desquelz maistre Guillaume Cretin est le prince ». À noter que cet ajout faisant apparaître Cretin ne figurait pas dans la version manuscrite du texte, datant de 1511.

(Lemaire de Belges, Jean, La Concorde des deux langaiges, Paris, Geoffroi de Marnef, 1512Lemaire de Belges, 1512, fol. B5r ; Lemaire de Belges, Jean, La Concorde des deux langaiges, éd. J. Frappier, Paris, Droz, 1947Lemaire de Belges, 1947, p. 4)

Dans ce passage, Lemaire s'explique sur le fait qu'il a, entre autres textes, ajouté la Plainte sur le trepas de Byssipat de Cretin à la fin de son édition du troisième livre des Illustrations. L'extrait précède en outre un éloge d'Ockeghem, qui a excellé dans le domaine de la musique : Cretin avait composé une déploration funèbre en son honneur.

[...] affin de leur monstrer par especiaulté comment la langue gallicane est enrichie et exaltee par les œuvres de monsieur le tresorier du boys de Vincennes, maistre Guillaume Cretin [...].

(Lemaire de Belges, Jean, L'Epistre du Roy a Hector de Troye, et aucunes aultres œuvres assez dignes de veoir, Paris, Geoffroy de Marnef, août 1513Lemaire de Belges, 1513, fol. E7v ; Lemaire de Belges, Jean, Lettres missives et épîtres dédicatoires, éd. A. Schoysman, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2012Lemaire de Belges, 2012, p. 223-228)

« Maistre Guillaume Cretin » figure dans le prologue, parmi une longue liste de « singuliers acteurs, orateurs, historiographes , philosophes, cirographes [rédacteurs de chartes], cronicqueurs et compositeurs », qui inclut notamment Cicéron, Boccace, Juvénal, Fausto Andrelini, Robert Gaguin, Alain Chartier, Pétrarque, Jean de Meun, Jacques Millet, Arnoul Gréban, Octovien de Saint-Gelais, Gringore, Chastelain et Molinet.

(Destrées, Le Contreblason des faulces amours, Paris, Simon Vostre, 1512Destrées, 1512 ; Alexis, Guillaume, Œuvres poétiques, éd. A. Piaget et É. Picot, Paris, Didot pour la Société des anciens textes français, 1896-1908, 3 t. Alexis, 1896-1908, volume I, p. 280)

L'auteur anonyme du traité se sert à 7 reprises d'exemples tirés de l'œuvre de Cretin : ses épîtres ou Plainte sur le trespas de Byssipat principalement. Il évoque sa Chronique française dans un chapitre consacré aux « doublettes », ou succession de rimes suivies, et loue l'innovation que constitue l'alternance des rimes féminines et masculines, qu'il attribue donc à Cretin (plutôt qu'à Octovien de Saint-Gelais, où elle apparaissait déjà, quoiqu'imparfaitement suivie, dans sa traduction des Heroïdes).

La quelle façon de rime [la doublette] est à present bien enrichie par monseigneur Cretin, pere des orateurs modernes, le quel en ses compositions a trouvé ceste digne et nouvelle maniere qu’il use en telle ryme de deux vers masculins, et deux aprés feminins. Ainsi prosecutivement ung couple d’un et ung couple d’autre. Et à la verité ceste mode et invention sonne beaucoup myeulx et a trés parfaict et entier accent plus que toutes les autres susdites compositions de ceste rime de doublette, car il est notoyre que opposita juxta se posita magis elucescunt. Et de ladicte invention icelluy Cretin a usé en son oeuvre qu’il fait sur le Recueil des Cronicques de France et autres ses œuvres.

(L’art et science de rhetorique vulgaire, BnF fr. 12434, 1524-1525L'art et science, 1524-1525 ; Langlois, E. (éd.), Recueil d'arts de seconde rhétorique, Paris, Imprimerie nationale, 1902Langlois, 1902, p. 265-426, ici 270

En 1527, François Charbonnier confie à l'éditeur Galliot du Pré les poèmes de son ami et correspondant Guillaume Cretin qu'il a pu réunir. Il fait précéder le recueil d'une épître liminaire à Marguerite de Navarre, dans laquelle il loue longuement l'amitié entre les hommes (thème repris par Jacques Le Lieur) ainsi que la charité. Ce sont, selon Charbonnier, les deux formes d'amour les plus élevées, lesquelles l'ont conduit à mettre en lumière les œuvres de son illustre ami. Il reprend à Cretin le jeu de mot usuel qu'il faisait sur son nom (signifiant « panier ») et détourne même les vers que Molinet avait adressés à Cretin, en indiquant que ce panier est « non de jong, d'ousier ou de festu, mais d'argent, plein de motz dorez ». L'image du panier sert également à louer la varietas à l'œuvre dans ce recueil.

Les choses susdictes par moy considerees, ma dame, et mesmement que j'ay eu et prins conversation et nourriture avec feu maistre Guillaume Cretin, en son vivant chantre et chanoine du Pais Royal à Paris, contrainct par la force vehemente de la susdicte vraye amitié et charité, me suys mys à recueillir aulcuns petitz escriptz, pour apres sa mort le faire revivre et demourer en memoire, comme a mon jugement bien le merite : attendu sa bonté, honnesteté et sçavoir, et confiant de vostredicte clemence et doulceur, crainte gettee à l'ecart, me suys avancé et prins la hardiesse vous en faire ung present. C'est ung petit Cretin d'ousier ou de festu, mais d'argent, plein de motz dorez. Vostre majesté qui sçait et entend l'art de rhetorique et poesie rithmique, pourra asseoir et mettre seur jugement, s'il est trouvé escripvain plus facond ne fecond, stile plus doulx, plus coulant, plus riche rithme, ne de moindre contraincte, qui bien a sceu se diversifier selon les matieres, temps, lieu et à qui. C'est ung de ceulx de qui parle Beroalde, Omnium horarum homo, "homme a toutes heures". Car ainsi qu'il est requis à une heure ce que à l'aultre ne fait besoing, ainsi que bien amplement le touche le Sage en son Ecclesiaste, Tempus ridendi, tempus flendi, "il y a temps et heureu de rire, temps et heure de pleurer", aussi il est conduict en toutes ses escriptures soit matiere de contemplation, devotion, joye, riz, lugubre et de lamentation, selon le temps, saison ou et à qui. Et n'y a mordant ou detracteur qui y sceust adjouster ou diminuer.

(Charbonnier, François (éd.), Chantz royaulx, oraisons, et aultres petitz traictez, faictz et composez par feu de bonne memoire maistre Guillaume Crestin, Paris, Galliot du Pré, 1527Charbonnier, 1527, p. [5-11] ; Chesney, Kathleen (éd.), Œuvres poétiques de Guillaume Cretin, Paris, Firmin-Didot, 1932Chesney, 1932, p. 1-4)

Dans un chapitre consacré aux inventeurs des arts et sciences, Bouchet défend les livres moraux. Il dresse ensuite une liste des modèles du passé (Alain Chartier, Jean Meschinot, les bourguignons Jean Molinet, Jean Lemaire) puis du présent (Guillaume Cretin, Jean d'Auton, Jacques Bigue, Macé de Villebresme, Jean Marot, Pierre Gringore, André de La Vigne, Blanchet). Après cet extrait, est formulée une nouvelle défense des bons livres et de la rhétorique.

Si le françoys aussi beau que latin
Voulez savoir, allez devers Cretin
Semblablement devers l’abbé d’Anthon
Qui tant a fait de livres (ce dit on)
Desquelz partie ay veu si j’ay bon esme […].

(Bouchet, Jean, Le Temple de bonne renommée, Paris, Galliot du Pré, 1516Bouchet, 1516, fol. 63r)

Antoine Ardillon est abbé de Fontenay-le-Comte et membre d'un petit groupe de lettrés, dans le Poitou, parmi lesquels figurent Jean Bouchet et François Rabelais. Le rhétoriqueur luy ayant dédié son Labyrinth de Fortune, Ardillon formule une épître de réponse et d'éloge, comparant Jean Bouchet aux plus grands auteurs.

Tu vero naucifactis illorum detractionibus, enitere, ut facis, non Cretino, non Andrea avite, non doctissimo illo musarum alunno engolismen, antistite, cui Octaviono a Sancto Gelasio nomen fuit, inferior haberi.

Par la valeur de tes écrits, sans te laisser abattre par leurs critiques, efforce-toi, comme tu le fais déjà, de ne pas paraître inférieur à Cretin, ni à André de La Vigne, ni à ce très savant nourrisson des Muses d’Angoulême, l’évêque qui a pour nom Octovien de Saint Gelais.

(Bouchet, Jean, Labyrinth de Fortune, Poitiers, Enguilbert de Marnef et Jacques Bouchet, c. 1522Bouchet, 1522, fol. A2r ; Bouchet, Jean, Labyrinth de Fortune, éd. P. Chiron et N. Dauvois, Paris, Classiques Garnier, 2015Bouchet, 2015, p. 3)

Ayant fait relire son Labirynth de Fortune par un docteur en théologie, Bouchet sollicite à présent Auton, à qui il avait déjà présenté son texte, pour une correction métrique et stylistique. Comme souvent chez Bouchet, l'historiographe de Louis XII (Jean d'Auton) et celui de François Ier (Guillaume Cretin) sont mentionnés côte-à-côte.

N’ay ny prindras la doulceur du langage
De l’eloquent Cretin, ne ton ramage [...].

(Bouchet, Jean, Labyrinth de Fortune, Poitiers, Enguilbert de Marnef et Jacques Bouchet, c. 1522Bouchet, 1522, fol. X1v ; Bouchet, Jean, Labyrinth de Fortune, éd. P. Chiron et N. Dauvois, Paris, Classiques Garnier, 2015Bouchet, 2015, p. 261, v. 162)

Un passage des Annalles d'Aquitaine est dévolu à Guillaume de Byssipat, mort en 1511, accompli dans l’art militaire, mais aussi dans l’éloquence et la musique, « duquel maistre Guillaume Cretin orateur de grant renommee a fait les regretz et epitaphes ». Souvent mentionnée parmi les œuvres de Cretin, cette déploration funèbre a en effet connu une plus large diffusion grâce à son édition imprimée, à la suite du troisième livre des Illustrations de Jean lemaire de Belges.

(Bouchet, Jean, Les corectes et additionnees annalles d’Acquitaine, faitz et gestes en sommaire des roys de France et d’Angleterre et pays de Naples et de Milan, Poitiers, Enguilbert de Marnef et Jean de Marnef, 1532 [1ère éd. 1524]Bouchet, 1524, fol. 151v)

Dans cette épître familière n° XLVI adressée à un ami poitevin, Bouchet compare son Panegyric du chevallier sans reproche (circa 1527), texte historiographique et allégorique ambitieux, aux modèles du genre : les Illustrations de Jean Lemaire de Belges et la Chronique française de Guillaume Cretin.

Courroucé suis que ce n’est fin latin,
Ou beau françois, du Maire, ou de Cretin […].

(Bouchet, Jean, Epistres morales et familieres du Traverseur, Paris, Jacques Bouchet, Jean de Marnef et Enguilbert de Marnef, 1545Bouchet, 1545, fol. 35r)

Dans le chapitre intitulé « Le Traverseur parle du sejour des Muses & de plusieurs Poëtes François », le narrateur aperçoit les divinités s’ébattre et il se distrait avec elles. Il rencontre des écrivains en latin et vulgaire, et voit les ombres de Saint-Gelais, Alexis, La Vigne, Villebresme, Lefranc, Chartier, les deux Grebans, Chastelain, Meschinot, Auton, Cretin, Brodeau, Macault, Lemaire, Byssipat, Marot – Clément cette fois. Avec l'éloignement dans le temps, la déférence à l'encontre de Cretin semble s'émousser, puisqu'à la faveur de la rime sur le mot « angle », il est présenté comme inférieur à Auton, à la marge. L'inachèvement de la Chronique française apparaît pour le première fois comme un défaut de l'œuvre.

[…] De Meschinot, Jean d’Authon abbe d’Angle,
Et de Cretin qui gisoit en ung angle
Ung peu fasché dont il n’avoit mis fin
A sa Cronique et ouvrage tant fin
Et de Brodeau, Macault, & Jean le Maire […].

(Bouchet, Jean, Le parc de noblesse. Description du tres puissant et magnanime prince des Gaules, et de ses faicts et gestes, Poitiers, Enguilbert et Jean de Marnef, 1565 [1ère éd. : Triomphes, du tres chrestien, tres puissant, et invictissime, roy de France, François premier de ce nom, contenant la difference des nobles, Poitiers, Enguilbert et Jean de Marnef, 1549] Bouchet, 1565, chap. VI, fol. 14r)

Dans cette épigramme, Marot énumère les grands auteurs français en les associant à leur région : à Jean de Meun la Loire, à Chartier et Jean Marot la Normandie, à Saint-Gelais la ville de Cognac, à Chastelain, Molinet et Lemaire le Hainaut, aux Grébans la ville du Mans, à Meschinot revient Nantes, à Coquillart la Champagne et à Salel et lui-même le Quercy. Entre-temps, il précise au v. 7 : « Villon, Cretin, ont Paris décoré ».

(Salel, Hugues, Les Œuvres de Hugues Salel, Paris, Etienne Roffet, 1540Salel, 1540, fol. 2v ; Marot, Clément, Œuvres poétiques, éd. G. Defaux, Paris, Bordas, 2 t., 1990 et 1993Marot, 1990 et 1993, volume 2, p. 361)

Cette complainte, consacrée à la mort de Guillaume Preudhomme survenue en 1539, est en grande partie inspirée de la fameuse Plainte sur le trespas de [Guillaume de] Byssipat, écrite par un troisième Guillaume, à savoir Cretin. Dans sa complainte, Clément s'adresse au fils de Preudhomme et lui représente un panthéon poétique, où se trouve désormais feu Guillaume Preudhomme, mais aussi son propre père, Jean Marot, ainsi que d'autres écrivains français comme Jean Molinet, George Chastelain, Alain Chartier, Arnoul et Simon Gréban, Octovien de Saint-Gelais et « Le bon Cretin aux vers équivoqué » (v. 43).

(Marot, Clément, Œuvres, Lyon, Roville, 1544Marot, 1544 ; Marot, Clément, Œuvres poétiques, éd. G. Defaux, Paris, Bordas, 2 t., 1990 et 1993Marot, 1990 et 1993, volume 2, p. 387-391)

Dans son premier recueil publié, Clément Marot accompagne son unique chant royal, composé pour le Puy de Rouen, d'un titre qui associe cette composition à Guillaume Cretin. Celui-ci avait en effet remporté la palme de ce concours l'année précédente, en 1520. Marot ajoute, avant le chant royal, un huitain d'excusatio dans lequel il rend hommage au savoir du maître et à la virtuosité de ses rimes équivoquées.

Clement Marot a Guillaume Cretin, souverain Poëte françoys, S.

L’homme sotart, & non sçavant,
Comme un rotisseur qui lave oye,
La faulte d’aulcun nonce avant,
Qu’il la congnoisse, [ou] la voye :
Mais vous de hault sçavoir la voye
Sçaurez par trop mieulx me excuser
D’ung gros erreur, si faict l’avoye,
Qu’ung amoureux de Muscq user.

(Marot, Clément, L'Adolescence clementine, Paris, Pierre Roffet, 1532Marot, 1532, fol. 56r ; Marot, Clément, Œuvres poétiques, éd. G. Defaux, Paris, Bordas, 2 t., 1990 et 1993Marot, 1990 et 1993, volume 1, p. 127-129)

L'épitaphe que Marot compose pour Cretin constitue la pièce XI de la section « Cymetière » de La Suite de l'Adolescence clémentine, comme si la mort de Cretin, tout comme celle de son père Jean Marot, constituait un des éléments du seuil de sa sortie de l'enfance insouciante. L'hommage au maître, à ses œuvres et à son savoir (motif d'éloge qu'on retrouve dans le poème de Jacques Le Lieur) est ici sans équivoque.

De maistre Guillaume Cretin, jadis Croniqueur & poete françoys

Seigneurs passans, comment pourrez vous croire
De ce tombeau la grand pompe & la gloire ?
Il n'est ne painct, ne polly, ne doré,
Et si se dit haultement honnoré,
Tant seullement pour estre couverture
D’ung Corps Humain cy mis en sepulture :
C’est de Cretin, Cretin qui tant sçavoit.
Regardez donc, si ce Tombeau avoit
De ce Cretin les faictz laborieux,
Comme il devroit estre bien glorieux
Veu qu’il prend gloire au pauvre Corps tout mort,
Lequel (par tout) vermine mine, & mord.
O dur Tombeau, de ce que tu en cœuvres,
Contente toy, avoir n’en peuz les œuvres :
Chose eternelle en Mort jamais ne tombe :
Et qui ne meurt, n’a que faire de tombe.

(Marot, Clément, La Suite de l'adolescence clementine, Paris, veuve Roffet, 1534Marot, 1534, p. 109 ; Marot, Clément, Œuvres poétiques, éd. G. Defaux, Paris, Bordas, 2 t., 1990 et 1993Marot, 1990 et 1993, volume 1, p. 377-378)

Au cours des années 1510 et 1520, Guillaume Cretin a concouru à certains Puys rouennais et a remporté plusieurs prix. Jacques Le Lieur rend hommage à cette figure doublement importante du concours, tant par le nombre de prix remportés que par la célébrité du poète, grâce à laquelle le concours tenu entre notables rouennais s'ouvre à un retentissement parisien. L'hommage que Le Lieur formule à l'égard de Cretin procède en deux temps : d'abord, le poète rouennais loue le savoir de Cretin par la voix de dame Raison (un motif d'éloge de Cretin également présent dans l'épitaphe de Marot), puis en soulignant longuement l'amitié que partageaient les deux hommes (ce que l'on retrouvera chez François Charbonnier).

"Il [Cretin] faict si bien jambes, piedz, corps ne vis
Quoy qu'ilz ne vivent ilz semblent estre vifz.
Et oultre plus plume as si meliflue
Qu'il semble à veoir que laict et myel y flue
Et ce que faictz en langage françoys,
Est si bien faict qu'il est dict le franc choys
De tous ouvriers et de langue et de main.
Huy se fais bien, encores myeulx demain,
Tant que j'en dy qu'on dit de Esiode
Qu'en son berceau et premier periode
Mouche escheiva [il paracheva les abeilles qui produisent le miel], car ce fut en cestuy
De Rhetoricque et vaisseau et estrey [et le contenant et le contenu]."
Cela ouy et comprins par Raison
Que d'aultre à toy n'y a comparaison
Congnu aussi que estois privé de pere
Qui de sçavoir estoit le vray repere,
Cretin nommé, mon vray port et soulas
Que mort a prins cruellement soubz laqs ;
Duquel je pry à Dieu qu'il prenne l'ame,
Puisqu'il a mys le corps dessoubz la lame.
[...]
L'homme scavant peult donc prendre amytié
À l'ignorant plus forte la moytié.
J'espere ainsi que de toy adviendra
Et que ton cueur le myen prendre viendra
Considerant le cueur, non le sçavoir,
Qu'en vray amour avec toy veulx avoir.
Et d'aultre part, ce qui me fait ce faire
Et est aydant si fort en cest affaire,
C'est d'amytié le souverain support
Que ung jour auroy si vers toy, en sceur port,
Puis arrimer. Et que amour soit riglee
Entre nous deux sans estre desriglee.
Le[s] biens d'amour sont si grandz, se me semble
Qu'on ne les peult nombrer ne mectre ensemble.
Amytié n'est en temps mobil subjecte,
Car si fortune aucunesfoiz sus jecte
Des tourbillons de dure adversité,
Voire par mort pour estre aux ve[r]s cité,
Le vray amy ayme tant vif que mort
Vraye amitié, autant vif que mort mord.
Vray amytié entre l'ung ne discerne
Ny l'autre aussi, en cela qui concerne
Le faict d'amy. Suyvant son appetit
Où cueur est à grand ou à petit,
Et neantmoins que amys soyent discords dans,
Pour cela point ilz ne sont discordans.
Oultre, le lieu amytié ne sépare
De plus en plus, par ce moien se pare.
Et quoy que amy ne parle de voix unie,
La lectre fait que amytié tousjours unie,
Dedens laquelle est le cueur vif compris
Du vray amy, ainsy tire com pris
Dedans le tronc, le navire on eilleige [creuse, construit]
Qui cueur serré de dur soucy alleige,
De deul aussi. Et de plus la moitié,
Tous ces biens la promeuvent d'amytié.
Or je suis sceur que toy à qui j'envoye,
Veu ton grand nom et fame mise en voye,
Es paragon entre tous vrays amys.
Bref, heureux suis si par toy suis admys
Non pas que soys si fol de presumer
Que mon amour deussez si pres humer,
Que à moy tu fusse obligé ou tenu.
Se ainsi estoit, serois pour foul tenu.

(Le Lieur, Jacques, Recueil de chants royaux, ballades et rondeaux, composés au puy de Rouen ; précédé d'un prologue adressé à Guillaume « Cretin » par « JAQUES LE LYEUR », Paris, BnF fr. 2202, xvie siècle [après 1525]Le Lieur, 1525, fol. 1r-6v (ici 3v-5v))

Dans une œuvre quelque peu décousue, où chaque septain ennéasyllabique aborde un sujet, Cretin apparaît non sans légèreté à la faveur du motif de l'ubi sunt, qui rappelle le célèbre poème de François Villon (poète mentionné à la strophe suivante), mais qui semble aussi mobiliser certaines rimes de Cretin lui-même dans sa Chronique française (comme dans le livre III, v. 3217).

Mais où est maintenant maistre Jehan de Meung,
Mollinet, Meschinot et Cretin ?
En terre sont pourriz, mais c'est tout ung,
En Paradis ilz sont pour certain.
Sy parlent là Françoys ou Latin ;
Je n'en ditz mot, pour ce que riens n'en scay.
Ung jour nous fauldra tous faire l'essay.

(Le resveur avec ses resveries, s.l.n.d. [Paris, 1525]Le resveur, 1525 ; Montaiglon, A. de, Recueil de poésies françoises des xve et xvie siècles, t. 11, Paris, Paul Daffis, 1876Montaiglon, 1876, volume 11, p. 118-119)

Après la mort de Guillaume Cretin, le moine bénédictin René Macé écrit encore deux livres et quelques feuillets de la Chronique française. Dans le prologue du livre VI, il explique que la tâche de poursuivre cette œuvre lui revient doublement. D'une part, le roi lui-même l'a commandé : Cretin et François Ier sont ainsi intimement liés dans le renom qu'il se sont conférés l'un à l'autre. D'autre part, on apprend que Cretin, devenu aveugle, dictait ses vers à René Macé : ce dernier se dit donc imprégné de l'intention et du style du poète disparu.

Car l’on dira que le noble herault
Qui proclama jadis ton nom [celui de François Ier] si hault
Et l’engrava à si durable graphe,
Ce fut Cretin, ung hystoriographe,
De mainte belle invention aucteur
Et du françoys langaige illustrateur.
Ainsi par toy au tableau de memoire,
Mys est son nom à jamais duratoire.
Et vit Cretin, quant à telz poinctz semblable,
Au beau Phenix de vie pardurable,
Tel loz, tel bruyt dont bien famé estoit,
Et çà et là, par les gentz voletoit,
De sa doulceur leur remplissant les bouches,
Et les pongnant de savoureuses touches
Que son renom ne leur fut ennuyeux.
Ainçois de luy voulsissent toujours mieulx
Continuer leurs langaiges louables
Et se monstrer de son bien desirables.
[...]
En humbles plaingts ainsi Cretin decedé,
Auquel te plaist que en honneur je succede,
Honneur je dys ? Non tel que a merité,
Car de celuy ne seray je herité.
Mais je succede ores à l’honneur sien
Quant il t’a pleu, o roy treschrestien,
Estre envers moy si liberal et large
De me bailler son honnorable charge
Et commander à Jehan le Delachesnaye
Ton secretaire eloquent, que à tant je aye
Me mectre en train de l’œuvre commancee
Et desja jusque à Capet avancee,
Affin que telle entreprise imparfaicte
Ne soit laissee, ains par quelque un parfaicte.
Et que iceluy je soye qui parface
Plus tost que ung aultre, ainsi plaist a ta grace,
Pensant, je croy, que par plus de deux ans,
Ou de vieillesse estoient ja mal aysantz,
Les yeulx Cretin que entour de luy ung peu
Le secouroye ; en ce temps ay je peu
Le fil entendre et sienne procedure.
Tu as, je pense, eu telle conjecture.
Mais las ! sans plus suis je sa froide cendre,
En lieu de luy qui se souloit esprandre
Comme ung feu vif et en hault flamboyer
Et sa lueur, au loing, clere envoyer.
Par quoy je crains que la sienne entreprise
Par moy ne soit indignement mesprise.

()

Dans un chapitre où l'auteur dresse une liste d'écrivains ayant illustré le français, qui comprend Pierre de Saint-Cloud, Jean Le Nevelon, Chrétien de Troyes, Huon de Méry, Raoul de Houdenc, Païen de Maisières, Simon et Arnoul Gréban, Pierre de Nesson, Alain Chartier, George Chastelain et Jean Meschinot, Guillaume Cretin qui apparaît en ultime position, fait l'objet d'un éloge particulier, ce qu'explicite la manchette : « Cretin est icy exaulsé en louange ». L'historiographe y est comparé aux plus grands poètes des civilisations de l'Antiquité grecque, latine et de la Renaissance italienne : Homère, Virgile et Dante. Cet éloge véritablement dithyrambique suggère également une lecture davantage épique qu'historiographique de la Chronique française. Sur ce passage, voir Maillard, Sandy, « Guillaume Cretin dans le Champ fleury de Geoffroy Tory », Cahiers de recherches médiévales et humanistes, n° 47, 2024, p. 265-282Maillard, 2024.

On porroit semblablement bien user des belles Chroniques de France que mon seigneur Cretin nagueres Chroniqueur du Roy a si bien faictes, que Homere, ne Virgile, ne Dante, n’eurent onques plus d’excellence en leur stile, qu’il a au sien.

(Tory, Geoffroy, Champ Fleury, Paris, Gilles de Gourmont, 1529Tory, 1529, fol. 4r)

Dans cette épître liminaire, Mercure s'adresse à Pierre Bourreau et Hardouyn Brahier, angevins, et leur parle de leur prédécesseur Charles de Bourdigné, comparable en renom à Cretin, avec qui il discute dans les Champs Élysées (et dont la Chronique française, immédiatement après ce passage, est associée à celle de Lemaire pour son importance dans la promotion de l'histoire de la monarchie de France). Suivent dans cette liste des pères : Alain Chartier, Jean de Meun, Jean Marot, Philippe de Commynes, Jean Meschinot, Jean Molinet, tous plus brièvement évoqués que Cretin.

Entre autres faict il [Charles de Bourdigné] avoit fait ung livre,
Lequel n'estoit de hault stille delivre ;
Le bon Cretin eut esté empesché,
Touchant ce cas, de l'avoir mieulx couché.
Mais il congneust que flateuses louenges
Ne plaisent pas ne à Dieu ne aux Anges.
Plusieurs mondains, quant tout est debatu,
Le plus souvent font de vice vertu.
Il le brusla, ayant très juste cause.
Cretin et luy, sans faire quelque pause
Joyeusement ensemble ce divisent,
Et en ces champs les belles fleurs eslisent,
En decorant noz arbres si trés beaulx
De haultz Dictons & de riches Rondeaux,
Tant richement sentans leur rhetorique,
Dont cil Cretin a eu la theorique
Plus melliflue, entre les bien sçavans,
Que n'ont pas eu tous aultres escripvans.
Qui vouldra voir et lire sa Cronicque
Des Roys Françoys
, sans sillabe erronicque,
Il trouvera de tant riches coulleurs
Que on ne sçauroit en dire les valleurs.

(Bourdigné, Charles de, La Légende joyeuse de Pierre Faifeu, Angers, Tite Corroyer, 1532Bourdigné, 1532, fol. 4r ; Bourdigné, Charles de, La Légende joyeuse de Pierre Faifeu, Paris, Willem, 1883Bourdigné, 1883, p. 19-11, v. 153-174)

Dans ce commentaire latin des Arrêts d'Amour de Martial d'Auvergne figure une mention de Guillaume Cretin alors qu'il est question de lyrique courtoise ou de casuistique amoureuse. C'est un fait rare, d'autant plus si l'on met de côté le rondeau ironique « Prenez la » que cite Rabelais dans le Tiers Livre, lorsque Panurge demande conseil sur son éventuel mariage. Le commentateur des Arrêts d'Amour fait ici référence au Plaidoyer de l’Amant douloureux de Cretin (Paris, G. Nyverd, entre 1506 et 1522), qui s'inscrit pleinement dans la continuité des procès et autres jugements amoureux qui ont fleuri dans les cours et dans les presses des imprimeurs à la suite du débat sur La Belle Dame sans merci.

Gulielmus Cretinus, rythmorum Gallorum recens, nec contemnendus autor, litem agitatam Cupidine pro tribunali sedente, interamicam, & amicum quod ab illa fides concisa esset qua nullum alium amaturum promiserat, describit.

Guillaume Cretin, auteur moderne de poésie française, et qui ne doit pas être méprisé, décrit un procès intenté par Cupidon siégeant en tribunal, entre une amante et son amant, parce que la promesse donnée par celle-ci avait été rompue, alors qu'elle avait promis de n’en aimer aucun autre. [notre traduction]

(Aresta amorum. Cum erudita Benedictii Curtii Symphoriani explanatione, Lyon, Sébastien Gryphe, 1533Aresta amorum, 1533, p. 102)

Grosnet s'inscrit à son tour dans la longue tradition des listes d'auteurs, et ce n'est pas moins de 51 noms de poètes, philosophes, dramaturges, historiens, antiques, français ou italiens, qu'il rassemble dans les 35 quatrains de son hommage.

Jehan Bouchet est homme sçavant :
Point n’en voy qui aille devant.
Jehan Marot et Guillaume Cretin
Ont bien faict ouir leur retin [bruit].

(Grosnet, Pierre, Le second volume des motz dorez du grand et saige Cathon, Paris, Denis Janot et Jean Longis, 1534Grosnet, 1534, fol. 22r-24r ; Collerye, Roger de, Roger de Collerye et ses poésies dolentes, grivoises et satiriques [...] et suivies du traité de Pierre Grosnet, De la louange et excellence des bons facteurs, éd. F. Lachèvre, Clavreuil, 1942Collerye, 1942, p. 101-109)

Dans un rondeau courtois présent dans ce recueil de juvenilia mêlant tous sujets, Cretin est appelé comme référence, à côté de veines antiques ( « Ménélas ») et populaires ( « Martin & Alix »). Les « faictz » de Cretin qui sont mentionnés ne sont pas évidents à identifier. Une première hypothèse renverrait à la Chronique française de Cretin, laquelle ferait pendant aux Illustrations de Lemaire appelées par la référence à Ménélas. Une autre hypothèse renverrait à une édition de ses Chantz royaulx, oraisons, et aultres petitz traictez, faictz et composez par feu de bonne memoire maistre Guillaume Crestin (édités à Paris en 1527 puis en 1529). Enfin, il pourrait peut-être s'agir d'une édition du Loyer des folles amours, poème s'inspirant du Blason des faulses amours de Guillaume Alexis, attribué à tort à Cretin et ayant fait l'objet de 14 éditions entre 1527 et 1581 (d'abord imprimé avec Le debat de deux dames sur le passetemps de la chasse des chiens et oyseaulx puis avec le Maistre Pierre Pathelin restitué a son naturel). Il est difficile, également, de suggérer une identification pour le « poete françoys » à qui s'adresse le rondeau, tant les poèmes amoureux prenant pour cadre la reverdie du mois de mai sont légion.

Rondeau à ung poete françoys.

Ung jour de may que, sur le mont jolis,
De Menalus passions la fantasie,
Ou maintz facteurs expertz en poesie
Tenoient propos de Martin & Alix,

Promis m'aviez des faictz beaulx & poliz
Du bon Cretin par vostre courtoysie,
Ung jour de may.

Sy ne sont pas voz sens sy ramolyz
Que n'en faces passez ma frenaisie
Faictes qu'en bref ma main en soit saisie
Pour contenter mes amoureux delitz,
Ung jour de may.

(Leblond, Jean, Le printemps de l'Humble esperant, Paris, Arnoul Langelier, 1536Leblond, 1536, fol. 24v)

Avec des écrivains tels Villon, Jean de Meung et autres habitués des listes et auteurs demeurés inconnus, Cretin figure parmi les nombreux « Rhetoriciens » :

Lesquelz, ensuivanz leurs ancestres,
Ont porté les triumphans sceptres
Et couronne de trés hault pris,
Au pouitz de Rhetoricque apris [...].

(Ladam, Nicaise, Arras, Bibliothèque municipale, 682 (E), 1544Ladam, 1544 ; Ladam, Nicaise, « Édition critique numérique de la Chronique Abrégée. Œuvres et recueil (1488-1546) de Nicaise Ladam », thèse de doctorat de Benedetta Salvati, sous la direction de F. Duval (École des Chartes) et d’Estelle Doudet (U. de Lausanne), 2024Ladam, 2024, p. 2-3)

Alors qu'il aborde la question de l'invention de termes nouveaux, Peletier met visiblement à jour sa source antique en invoquant les exemples d'Alain Chartier, Jean de Meun, Clément Marot, Mellin de Saint-Gelais, ainsi que Guillaume Cretin et Jean Lemaire, figurant tous deux comme les meilleurs exemples à suivre. Dans La deffence, et illustration de la langue françoyse de 1549, Du Bellay ne mentionnera plus que Lemaire pour « avoir premier illustré & les Gaules, & la Langue Francoyse » (Du Bellay, Joachim, Œuvres complètes, dir. Olivier Millet, éd. F. Goyet et O. Millet, Paris, Honoré Champion, 2003Du Bellay, 2003, p. 49).

Et si je puis feindre comme les vieux,
Pourquoi est-on dessus moi envieux,
Veu que Cretin et Jan le Maire ont fait
Notre françois plus riche et plus parfait,
Et nouveaux mots sur les choses ont mis ?

(Peletier du Mans, Jacques, L'Art poetique d'Horace traduit en Vers François, Paris, Michel Vascosan, 1545 [1re éd. 1541Peletier du Mans, 1541, fol. 9r ; Peletier du Mans, Jacques, Œuvres complètes. Tome 1. L'Art poetique d'Horace traduit en Vers François. L'Art poëtique departi an deus Livres, éd. Michel Jourde, Jean-Charles Monferran et Jean Vignes, avec la collaboration d'Isabelle Pantin, Paris, Champion, 2011Peletier du Mans, 2011)

Alors qu'il évoque la mort de Guillaume de Byssipat, aussi doué pour les armes que pour l'éloquence et la musique, l'auteur ajoute : « duquel Maistre Guillaume Cretin, Orateur de grand' renommee, a fait les regrets & Epitaphes ».

(Sauvage, Denis, Les Annales & croniques de France... jadis composées par feu maistre Nicole Gilles ... Imprimées nouvellement sur la correction du signeur Denis Sauvage, Paris, Galliot du Pré, 1553 [1547]Sauvage, 1547, fol. 122v-123r)

Dans la querelle qui l'oppose à Clément Marot et aux marotiques, François Sagon fait appel à une liste de pères parmi lesquels se trouve Guillaume Cretin, avec d'autres Rhétoriqueurs. La présence de Cretin n'est pas anodine : en effet, Sagon se vante, plus haut dans le texte, d'avoir remporté plusieurs prix aux Puys de Rouen, face à Clément Marot qui n'a concouru qu'une fois, en vain, l'année qui a suivi l'attribution de la palme à Cretin.

Venez donc, Chartier & Cretin,
Greban, Meschinot & Bertin
Apres mortelle violance.
[…] Moulinet, avec ton moulin,
Vien mouldre menu comme lin
Fripelippes qui tant offence.

(Sagon, François, Le Rabais du caquet de Fripelippes et de Marot et de Marot dict Rat pelé, s.l.n.d. [Paris, Guillaume de Bossozel, 1537]Sagon, 1537, fol. C4r ; Marot, Clément, Œuvres de Clément Marot, éd. Lenglet Dufresnoy, La Haye, P. Gosse et J. Neaulme, 1731Marot, 1731, p. 85-117)

Dans son adresse liminaire « Aux Lecteurs benivoles », l'auteur imagine que la déesse Pallas requiert la célébration du souverain amour (par opposition au lubrique) et que Mercure dicte les consignes aux poètes rouennais réunis pour lui obéir. Ils font appel aux Muses réunies aux champs Élysées, où la nymphe de Bonne renommée leur signale la présence de poètes et orateurs illustres, en particulier ceux qui se sont illustrés aux puys de Rouen. Par une inversion humoristique mais significative, ce sont ces auteurs anciens qui sont éblouis par le talent actuel des « facteurs » rouennais.

La nimphe de bonne renommée, parvenue aux champs Eslysées, fait son debvoir de remondre les poétes et orateurs françoys en ces lieux transferez, comme maistre Allain Charetier, le Moyne de Lyre, Grebans, Jehan du Meum, de Loris, Georges l'Advanturier, Meschinot, Cretin, Jehan Marot, Permentier, maistre Thomas le Prevost, Jehan Le Maire, Crignon et aultres excellens facteurs, quasi esmerveilléz des entreprinsez des facteurs de ce temps present.

(Du Val, Pierre, Puy de souverain Amour tenu par la déesse Pallas, Rouen, Nicolas de Burges, 1543Du Val, 1543 ; Du Val, Pierre, Théâtre mystique de Pierre du Val et des libertins spirituels de Rouen, éd. É. Picot, Paris, D. Morgand, 1882Du Val, 1882, p. 90)

Un an après sa première publication, l'interpolateur des Propos rustiques ajoute à la liste des trois premiers « vieux livres » lus par le vigneron Rogier (sur l'identité duquel s'interroge le narrateur) une série de noms d'auteurs illustres, à sujets volontiers moraux ou historiographiques, non sans une évidente invraisemblance. Il reste que Cretin semble déjà rejeté vers le Moyen Âge.

Et celuy (dis je) qui avec ce grand bonnet enfoncé en la teste, tient ce vieux livre. Celuy (respondit il) qui se gratte le bout du nés ? Celuy proprement (dy je alors) & qui s'est tourné vers nous. Ma foy, dist il, c'est un Rogier bon temps, lequel passé ha cinquante ans qu'il tenoit l'escolle en ceste Paroisse, mais changeant son premier mestier est devenu bon Vigneron : toutesfois qu'il ne se peult passer encore aux festes de nous apporter de ces vieux livres, & nous en lire tant que bon nous semble, un Kalendrier des bergiers, les fables de Esope, Le Romant de la Rose, Matheolus, Alain Chartier, les deux Grebans, Cretin, les Vigiles du feu Roy Charles, & autres.

(Du Fail, Noël, Discours d'aucuns propos rustiques facecieux, & de de singuliere recreation, de Maistre Léon Ladulfi, Champenois, reveuz et amplifiez par l'un de ses amys, Paris, Estienne Groulleau, 1548Du Fail, 1548 ; Du Fail, Noël, Discours d'aucuns propos rustiques facecieux, éd. Arthur de la Borderie, Paris, A. Lemerre, 1978Du Fail, 1978, p. 138)

Avec une virulence non dissimulée, l'auteur du Quintil horatian reprend point par point le manifeste de Joachim Du Bellay, par lequel il entendait balayer l'intégralité de l'héritage poétique médiéval tel qu'il se transmet au début du XVIe siècle, afin de promouvoir une inspiration et des formes venues de l'Antiquité ou de l'Italie. Parmi les nombreuses attaques portées à l'encontre de la Deffence, figure celle qui porte contre les rimes équivoquées : Aneau donne les noms des Rhétoriqueurs ainsi visés par Du Bellay et défend leur autorité de poète, par opposition au piètre talent de son adversaire.

Comme tu has osté les plus belles formes de la Poesie Françoise, ainsi maintenant rejectes tu la plus exquise sorte de ryme, que nous ayons : moiennant qu’elle ne soit affectée, et cherchée trop curieusement. Et en cecy tu blasmes taisiblement Meschinot, Molinet, Cretin, et Marot : telz personnages que chascun les cognoist. Mais (comme j’ay dict des Chantz Royaux, Balades, Rondeaux, et Virlais.) la difficulté des equivocques, qui ne te viennent pas tousjours à propos : les te fait rejecter.

(Aneau, Barthélémy, Quintil horatian, Lyon, Jean Temporal, 1551Aneau, 1551 ; Traités de poétique et de rhétorique de la Renaissance, éd. Francis Goyet, Paris, Librairie Générale Française, 1990Traités de poétique, 1990, p. 220)

Alors qu'il défend les savoirs et la morale de la poésie, Charles Fontaine semble se lancer dans une liste des pères. Si la mention des frères Gréban semble (au moins en partie) motivée par la rime avec « bobans » (qui signifie « fastes ostentatoires »), celle de Cretin demeure significative d'un renom toujours réel, quoique peut-être déjà ancien.

Et par dessus l’oraison, ou epitre,
La poësie emporte ce haut tiltre
D’estre appellee & divine, & hautaine ;
Autre science est appellee humaine.
Mais, je vous pry, Cretin, & les Grebans
Ont ilz suyvi du monde les bobans ?
Ont ilz traicté de plaisirs, & delices ?
Ont ilz escrit pour exciter aux vices ?

(Fontaine, Charles, Les Ruisseaux de Fontaine, Lyon, Thibauld Payan, 1555Fontaine, 1555, p. 308 ; Fontaine, Charles, Les Ruisseaux de Fontaine, éd. F. Bonifay (« Ruisseaux » et pièces finales), P. Dorio (« Passetemps des amys ») et S. Provini (« Remède d’Amour »), encodage et relecture P. Gaillardon, dans Édition des œuvres de Charles Fontaine, dir. Elise Rajchenbach, en ligne consulté le 20/04/2026]Fontaine, 2026)

C'est par l'étude de Clément Marot que Pasquier en vient à évoquer Cretin, dont il devine la renommée à travers sa carrière de courtisan et d'ecclésiastique, ainsi que par les hommages de Marot lui-même. Mais avec le prisme de l'esthétique de la transparence marotique (ou du calembour rabelaisien), Pasquier demeure complètement insensible à la virtuosité de Cretin et s'en prend naturellement aux rimes équivoques qui le caractérisent. Tout autant historien de la littérature, soucieux d'exhaustivité, et critique, affirmant un jugement esthétique, Pasquier résume à la fois le concert d'éloges et d'hommages à Cretin, dans des domaines d'écriture variés, tout en critiquant vivement le poète, dont les rimes semblent aussi brusquement qu'irrémédiablement passées de mode avec l'avènement des poètes de la Pléïade, à la fin des années 1540. Pasquier constate cette contradiction, qui relève de l'ambivalence de sa démarche, mais qu'il attribue à une évolution brutale : « jamais homme ne satisfit moins après sa mort à l’opinion que l’on avoit conceue de luy de son vivant. » Si la Chronique française trouve sous la plume de Pasquier une place honorable parmi les autres écrits du poète, on remarque que, dans la refonte partielle des Recherches, d'une édition à l'autre, la charge envers l'inachèvement de ce texte est accrue.

Le regne du Roy François I. de ce nom porta un Guillaume Cretin Chantre de la saincte Chapelle de Paris, et thresorier de celle du bois de Vincennes, qui avoit veu trois Roys, Charles VIII. Louys XII. et François I. comme je recueille par ses oeuvres, et estoit fort ancien sous François I. ce qui le faisoit respecter par les plus jeunes. [éd. 1596 : Geofroy Toré en son Champ Fleury le celebre comme un historiographe du Roy, et dit que nous devions attendre de luy une Iliade : aussi fit il l'histoire de France en vers, mais avecq' un si malheureux succez, qu'aussi tost qu'elle eust pris l'air, elle mourut.] Marot fait estat de luy, comme d'un souverain Poëte, et luy dedie ses Epigrammes en ceste façon.

L’homme sotart, et non sçavant,
Comme un Rotisseur qui lave oye,
La faute d’autruy nonce avant
Qu’il la cognoisse, qu'il la voye :
Mais vous de hault sçavoir la voye
Sçaurez pas trop mieux m'excuser
D’aucun erreur, si faict l’avoye,
Qu’ung amoureux de Muscq user.

Qui est le premier de tous ses Epigrammes, et paravanture le plus foible, je dirois volontiers ridicule, m'estant esmerveillé mille fois pourquoy il n'y a rien qu'une affection d'equivoques : Toutdefois apres avoir leu les oeuvres de Cretin, non seulement je l'excusay, mais louay la gentillesse de son esprit : D'autant qu'il dedioit son livre à un homme, duquel toute l'estude ne gisoit qu'en equivoques : Et c'est pourquoy en la plainte qu'il fit sur la mort du general Preud-homme, il dit qu'aux champs Elisiens, entre les autres Poëtes François il y trouva le bon Cretin au vers Equivoque. Et parce qu'il fut l'unique en ce sujet, je vous en representeray icy quelques placars : en une oraison qu'il addresse à Saincte Genevievfe.

Si quelquefois ay renom merité
Du los dont peut estre un homme herité :
Doux Orateurs en prose, ou bien par mettre,
Et si le temps porte loy de permettre,
Que mon vouloir de prier or ait son,
Ne dois-je pas par devote oraison,
Ma plume, et moy d'affection fervente
Monstrer bon Zele, et plus ne faire vente
De mes escrits curieux, et mondains,
Pour en cela tant complaire au monde, ains
Le Createur servir de corps, et d'ame ?
C'est le raison benoiste, et saincte Dame.

Ainsi va tout le demeurant de l'oraison qui est de trente six vers. Plus il alla sur l'aage, plus il s'adonna à ce sujet, y apportant tousjours quelque nouvelle grotesque. Vous trouverez une Epistre qu'il addresse à Honorat de la Jaille estre telle.

Par ces vins verds Atropos a trop os
Des corps humains ruez envers en vers,
Dont un quidam aspre aux pots, à propos
A fort blasmé ses tours pervers par vers.

Faisant aller de ceste façon toute la suite, qui est de six vingts six vers : et dans un autre qu'il envoye à François Charbonnier, lors malade en la ville de Han, qu'il aimoit comme s'il eust esté son enfant, aussi est-ce luy apres le decez de Cretin fit imprimer toutes ses oeuvres.

Fix par escrits j'ay sçeu qu'un jour à Han
Fis pareils cris qu'homme qui souffre ahan,
Portant le faix de guerre, et ses alarmes,
Portant le faix qu'elle provoque à larmes.
Tes doux yeux secs, et sur eux l'tost rend,
Tels douze exces (plus soudain que torrent
Laisse courir son cours) perdroient tes forces,
Les secourir est besoin que t'efforces.

Tout le demeurant de la lettre est de ceste trempe, qui est de 120. vers, esquels j'ay trouvé prou de rimes, et equivoques les lisant, mais peu de raison : Car pendant qu'il s'amusoit de captiver son esprit en cet entre-las de paroles, il perdoit toute la grace, et liberté d'une belle conception : Chose estrange, et qui merite d'estre icy remarquée en passant. Jamais homme ne fut plus honoré par les plumes de son temps, qui luy en son vieil aage. Jean le Maire luy dedia son 3. Livre des Illustrations de la Gaule, où il le reclame comme celuy auquel il devoit son tout : et en un autre endroit le pleuvit Prince de tous ceux qui lors escrivoient. Marot, comme j'ay dit, luy dedia pareillement ses Epigrammes : Geoffroy Toré en Champ Flory disoit qu'il avoit escrit les Chroniques de France, esquelles il faisoit honte à uns Homere et Virgile. Et toutefois iamais homme ne satisfit moins apres sa mort à l'opinion que l'on avoit conceüe de luy de son vivant. La verité est qu'il fit l'Histoire de France en vers François, mais ce fut un avorton, tout ainsi que le demeurant de ses oeuvres. Et c'est pourquoy Rabelais qui avoit plus de jugement et doctrine, que tous ceux qui escrivirent en nostre langue de son temps, se mocquant de luy, le voulut representer sous le nom de Raminagrobis vieux Poëte François (ainsi le nomme-t-il au 3. Livre de son Pantagruel) quand sur l'irresolution et doute d'un ouy et nanny, que Panurge avoit de son mariage futur, il l'alla chercher, comme il estoit sur le point de sa mort, pour prendre advis de luy, s'il devoit estre marié, ou non. A quoy il luy respondit par les ambages de ce Rondeau.

Prenez-là, ne la prenez pas
Si vous la prenez, c'est bien fait,
Si vous la laissez, en effect
Ce sera ouvré par compas,
Gallopez, allez l'entre-pas
Differez, entrez y de fait Desiderez sa vie ou trepas,
Prenez là, ne.
Jeusnez, prenez double repas,
Refaites ce qui est defait.
Defaicte ce qui est refait :
Desiderez sa vie, ou trespas.
Prenez la.

Beaucoup de gens estiment que ceste piece soit de la boutique de Rabelais, comme d'un mocqueur qu'il estoit, et moy-mesme l'avois tousjours ainsi estimé, jusques à ce que repassant sur les Poësies de Guillaume Cretin, je trouvay sur la fin du Livre ce Rondeau qu'il adressoit à Cristofle de Refuge, qui luy avoit demandé conseil de se marier : Rabelais le figure comme un resveur sur ses vieux ans, paraventure seray-je par vous reputé tel, pour avoir perdu tant de temps sur ses resveries : Car en somme s'il se fust joüé de ses equivoques sobrement par forme de jeu, non de voeu, il eust contenté le Lecteur, au lieu de l'atedier. Au demeurant que Rabelais l'ait voulu figurer sous ce nom de Raminagrobis, je n'en doute point : Car outre ce que dessus, Panurge l'estant retourné voir pour la seconde fois, en fin il est contraint de sortir de sa chambre, disant, laissons mourir ce Villaume. Mot dont il voulut user pour Guillaume, nom propre de Cretin.

(Pasquier, Étienne, Les recherches de la France, éd. M.-M. Fragonard et F. Roudaut, Paris, Champion, 1996Pasquier, 1996, liv. VII, chap. 12, p. 1477-1479)