Ces quelques
mots qui clôturent la phrase, et qui ne figurent pas chez [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XVIv («
Combien que le roy [Chilpéric] fust moult travaillé en tant de
troublemens de guerre, neautmoins Fredegonde [...] »), annoncent un
épisode que Cretin juge infamant pour Chilpéric, là où ses sources
principales ne tranchent pas aussi nettement.
Cretin paraît
réticent à nommer ici ce qu'il a pourtant raconté précédemment : le
mariage d'une tante et d'un neveu. [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XVIv est plus explicite : « disant
Pretexte, arcevesque de Rouen, avoir donné conseil de faire le
mariage d'entre Brunechilde et Meronee ». Les GCF,
liv. III, chap. 8 (vol. 1, p. 248) sont encore plus claires,
l'épisode étant rappelé lors d'un dialogue entre Chilpéric et
Prétextat : « Par quel raison marias-tu Merovée mon fil à la fame
son oncle ? Ne savoies-tu mie que li canon sentent de tel cas ?
»
Le rappel de cette précaution
juridique est une originalité de la Chronique
française qui ne figure pas chez [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, f. XVIv, et qui témoigne
de la volonté de Cretin d'attribuer à Chilpéric et à Frédégonde
seuls la responsabilité dans la condamnation inique de Prétextat.
Dans les GCF, liv. III, chap. 8 (vol. 1, p. 248),
c'est précisément le souci du respect de la procédure de Chilpéric
qui permet à Prétextat d'échapper à une exécution sommaire voulue
par les barons : « Quant li rois [Chilpéric] out lessié à parler, li
François qui par defors estoient commencierent à fremir, et
s'efforçoient de brisier les portes dou mostier pour l'arcevesque
tormenter ; mais li rois ne le vout pas souffrir, ainz li dona copie
de soi purgier. »
Cretin omet ici, pour l'évoquer plus loin (v.
2467-2475), la présence et la prééminence de Grégoire de Tours dans
cette assemblée qui refuse de condamner Prétextat. Il réécrit ainsi
[Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XVIv : «
lesquelz [les chefs d'accusation], comme sans aucun tesmoing,
fussent tant seullement rapportéz par le roy, la plus saine sentence
des evesques, que suyvoit Gregoire de Tours, estoit veue plus aider
que nuyre à Pretexte. »
Le dénombrement exact des témoins malhonnêtes semble
être une originalité de Cretin. [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XVIv dit : « et plusieurs amenéz pour
partie contraire, c'est à dire afin de deposer contre luy
[Pretextat], accorderent à Chilperic ce qu'il disoient pour luy
complaire, faulcement parlans de Pretexte » ; et les
GCF, liv. III, chap. 8 (vol. 1, p. 248) : « Lors
furent faus tesmoin apareillié qui affermerent que il avoit donez
dons à aucuns dou pople pour le roi occure en traïson ».
Rappel d'un vers de la fin du prologue du livre
1 : « Du sien plaisir gist ma correctïon » (v.
56)
[La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol.
XVIv-XVIIr ne rapporte pas de prise de parole de Prétextat à ce
stade du procès. Cretin s'inspire ici des GCF,
liv. III, chap. 8 (vol. 1, p. 248-249) : « Aus tesmoinz respondi
ensi : “Je vous conferme vostre parole en ce que vous dites que
je vous ai donez dons. Que feissé-je donques autre chose, se je
ne vous donassee dons pour dons, com je soie riches par voz dons
? Mais ce que vous dites après que je ai mal porchacié au roi et
machiné contre sa santé, je di ce est faus en totes manieres.” »
Une nouvelle fois, Cretin amplifie sa source de façon
significative, et formule ici un véritable discours empruntant
sa rhétorique à la défense, qui se situe entre réponse à
l’invective (par une semblable invective liminaire contre les «
Pervers sedicïeux » diffamatoires) et purgatio, qui repose sur la reconnaissance du
fait (Prétexte admet avoir fait des dons) mais la négation de
l’intention (il s’agissait en homme de charité et non en
comploteur). Il appuie son propos, à la fin, par des arguments
éthiques, par lesquels il manifeste son attachement à la
personne royale. Sur la rhétorique de la purgatio, voir par exemple Érasme, De
Conscribendis epistolis, dans Opera omnia
Desiderii Erasmi Roterodami recognita et adnotatione critica
instructa notisque illustrata, éd. Jean-Claude
Margolin, Amsterdam, North-Holland, 1971, I, t. 2, p.
525-530.
L'enquête sur la probité des faux témoins
qui sont finalement déboutés est une originalité de Cretin
vis-à-vis de ses deux sources principales, qui ne
s'attardent pas sur des figures qui, dans leurs comptes
rendus respectifs, sont en définitive assez mineures. Que
leur fausseté ait été publiquement reconnue permet à Cretin
d'appuyer davantage sur le caractère de vindicte personnelle
que revêt le procès intenté à Prétextat par Chilpéric et
Frédégonde.
[Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XVIIr dit : « aucuns
evesques soutenans sa maulvaise querelle ». Les GCF,
liv. III, chap. 9 (vol. 1, p. 354) parlent quant à elles de « aucuns
flateors qui plus estoient si familier ».
L'antécédent de ce pronom est
Prétextat.
Le refus initial de Prétextat de confesser un crime
qu'il n'a pas commis est une originalité de Cretin qui sert à
souligner l'innocence de l'archevêque et l'acharnement de ses
adversaires. Les deux sources principales de la Chronique
française n'en font pas mention, et passent
immédiatement aux aveux de Prétextat.
Les aveux
convenus de Prétextat ne sont pas chez Cretin aussi explicites
que dans les GCF, liv. III, chap. 8 (vol. 1, p.
255) : « Pretestes se leva, puis se lessa chaoir à ses piez [de
Chilpéric] et commença haut à crier : “Très debonaires rois,
aies merci de l'omicide qui te cuida occire et fere ton fil
regner pour toi.” ». La Chronique française suit
plutôt, en passant au discours direct, les aveux plus voilés mis
dans la bouche de Prétextat par [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XVIIr : « prosterné au
piedz de Chilperic, [Prétextat] confessa voirement avoir offencé
la magesté royalle, mais que le roy estoit si misericordieux et
piteable qu'il ne reffuseroit faire au pécheur misericorde. »
Cretin parle un peu plus loin (v. 2432) de « leze magesté ». Ce
faisant, Cretin passe du discours de purgatio au discours de
deprecatio, par lequel l'accusé confesse la faute et, se mettant
en posture de supplex, s'efforce de susciter la pitié des juges.
Voir Érasme, De conscribendis epistolis, p. 537-540.
Cretin place dans
la bouche de Chilpéric un discours qui amplifie son équivalent
dans [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol.
XVIIr, notamment en introduisant déjà la réquisition de la
sanction : « Très reverends prelatz, vous avez (dit il) ouy
cestuy homme accusé confessant son peché. » Les
GCF, liv. III, chap. 8 (vol. 1, p. 255)
portent un texte semblbable : « Oez et entendez, seigneur très
sainz evesque, le desloial murtrier qui regehist si grant crime.
»
La locution « sur bout »
signifie littéralement « sur ses extrémités » (les
prélats remettent donc le roi debout), mais, figée, elle signifie
également « sur le champ, aussitôt » (précision
temporelle que l'on retrouve deux vers plus bas) : nul doute que
Cretin joue des deux sens.
Cette discussion entre les évêques sur le sort à
réserver à Prétextat après son aveu est une originalité de Cretin.
Tant [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques, f. XVIIr
que les GCF, liv. III, chap. 8 (vol. 1, p. 255),
présentent la condamnation comme immédiate et non sujette à débat.
Il s'agit vraisemblablement, pour Cretin, de ménager les
ecclésiastiques en introduisant l'idée que tous ne sont pas
favorables à la dégradation d'un archevêque sur l'ordre d'un roi,
quels qu'aient pu être les crimes commis.
Comme [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques, f.
XVIIr ne mentionne pas les débats qui suivent la confession de
Prétextat, c'est une originalité de Cretin que d'introduire ici le
discours de Grégoire de Tours, que [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XVIv mentionne un peu plus tôt, avant
l'intervention des faux témoins (« la plus saine sentence des
evesques, que suyvoit Gregoire de Tours, estoit veue plus aider que
nuyre à Pretexte »). Le discours que Cretin attribue à Grégoire de
Tours est inspiré de celui que les GCF, liv. III,
chap. 8 (vol. 1, p. 249-250) mettent dans la bouche de l'archevêque
de Tours au cours de la première partie du procès : « Lors commença
à parler Gregoire, li très vaillanz arcevesques de Tors, et leur
dist ensi : “Seigneur chier frere, il nous covient doner au roi
profitable conseil, et meismement cil qui plus sont si familier, que
il ne soit plus esmeuz par aventure que il ne devroit envers le
prelat de Nostre Seigneur, et que il n'en soit après plus cruement
pugniz de Celui qui venche les torz faiz des innocenz”. Après ceste
parole se turent tuit ausi comme devant. Lors recommença li sainz
hons à parler en tel maniere. “Nous qui sommes establi de par Nostre
Segneur pour les ames du peuple governer, devons eschiver cele
horrible sentence de quoi Diex nous menace par le prophete, disant :
‘Mauvès, tu morras de mort perpetuel, et se vous ne li anunciez, je
demanderai sa mort de voz mains.’ [Ézéchiel 3 : 18] Donques nous,
qui sommes establi en la maison Nostre Seigneur pour gaites et por
eschaugaiteors, ne soions pas negligent que nous ne li monstrains
les perius de s'ame et que l'on ne contredie sa volenté, se mestiers
est, par examples des anciens princes : coment Maximes li empereres
fu chaciez de l'empire, pour ce que il contrainst saint Martin faire
communication aus hereges ; après coment li rois Clodomires fu occis
pour ce que il ne vout croire le conseil saint Avit.” »
Cretin escamote complètement la justification de la
condamnation que donnent, dans ses deux sources principales, les
évêques, lesquels voient dans la disgrâce royale une raison
suffisante de condamner Prétextat. [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XVIIr : « avant les aultres, Bertran,
arcevesque de Bordeaulx, vers Pretexte se tourna, luy disant : “Mon
frere evesque, longtemps a que n'avons eu honte de hanter en ta
compaignye. Maintenant, sans la benivolence du roy, ne pouons avec
toy communiquer.” » GCF, liv. III, chap. 8 (vol. 1,
p. 255) : Bertrans arcevesques de Bordiaus dist à Pretestes qui
moult estoit esbahiz : « “Frere et jadis compains en prelation, se
tu ne desers la grâce le roi, tu ne puez plus user de nostre
compagnie.” » Dans la Chronique française, le
remplacement de Bertrand de Bordeaux par Grégoire de Tours au moment
de clore le récit de ce long épisode permet à Cretin de mettre en
lumière un prélat dont les principes moraux ne souffrent aucune
exception plutôt qu'un ecclésiastique trop soucieux de sa position à
la cour.
Cette expression, qui se rapporte apparemment au
Cotentin, ne semble pas répandue à l'époque de Cretin.
Ces deux vers de conclusion, qui opposent une «
femme enraigee » à un « preud'homme », rappellent que c'est bien
Frédégonde qui est l'instigatrice de la chute de Prétextat.