Cretin omet entièrement le chapitre de [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XIVr qui
fait suite à l'enterrement de Clotaire : « Comment ung roy
d'Angleterre nommé Egilbert espousa la fille du roy de
France. L'on trouve aux faitz des Angloys que comme
Egilbert, roy d'Angleterre, estoit pour son oisiveté et
paresse chassé en derision et mocquerie par ses ennemys,
s'en vint en France où il espousa la fille du roy lors
regnant, le nom duquel est incongneu. Le mariage accomply,
passerent la mer jusques en Angleterre, avecques Letarde,
homme trés sainct. Et par le moyen de ce mariage, Egilbert
ensemble la nation des Angloys aprint moderation et
attrempance qui est le fondement des vertuz, et print
quelque congnoissance d'ung seul Dieu et de la foy
catholicque, tellement que quant sainct Augustin alla en
Angleterre, toute celle nation plus facillement confessa
Jhesu Christ, les erreurs de Pelagius rejectees. Mais pour
ce que l'on ne trouve aucun qui ait escript le nom du roy ny
de sa fille, je, suyvant la quotte et annotation du temps,
veulx dire et maintenir que c'estoit Chilperic ou le premier
Clotaire, car au temps de Clotaire econd, sainct Gregoire,
evesque de Romme, du monastere qu'il avoit institué à Romme
envoya sainct Augustin en Angleterre pour faire l'office de
predication. Et est cecy par moy escript afin que les
Angloys entendent que de ceste femme fille du roy de France
ont receu le commencement de droicte credulité en Jhesu
Christ. Icy finissent les faitz et gestes du roy Clotaire,
premier de ce nom et de ses troys freres. » Plus loin,
Cretin ignore une autre mention d'Augustin de Cantorbéry
présente chez [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XXIVv (voir note v.
4655).
Les noms des
fils de Clotaire sont donnés immédiatement à la suite du récit de la
mort de Clotaire chez [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIIIr (« assistans Aribert,
Gontran, Childeric [sic], et Sydebert, ses quattre filz
successeurs ») et dans les GCF, liv. II,
chap. 22 (« III fiuz out droiz hoirs de son cors : li premiers
out non Chereberz, li secons Gontrans, li tierz Chilperis, et li
quarz Sigeberz » ; vol. 1, p. 191), mais chez celui-là, à
l'inverse de celles-ci, cette information est dissociée de
l'enterrement de Clotaire, raconté au fol. XIIIv, après l'évocation
des différentes femmes de Clotaire. À noter que [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques ne commet plus l'erreur
d'appeler Chilpéric « Childeric » après la première
occurrence de son nom.
Cretin
paraît ici suivre les GCF, liv. II, chap. 23 (vol. 1,
p. 191-192) : « Après la mort le roi Clothaire fu li roiaumes
departiz aus IIII freres ; mais Chilperis, qui plus sages et
plus malicieus estoit que nus des autres, à cui ne souffisoit
mie tel partie com il devoit avoir par droite sort, ala à Paris
au plus tost que il pout, et saisi touz les tresors son pere qui
en la cité estoient. Les plus puissanz de France manda et
acquist leur bone volenté tant com il pout ; ceux que il cuida
plus covoiteus atraist à s'amor par dons et par promesses, et en
tel maniere se mist en possession dou roiaume. Mais li autre
frere, qui pas ne s'acorderent à ceste partisson, s'asemblerent
et entrerent en la cité si soudainement que il n'en sout mot,
qui desporveuz estoit contre leur venue. Hors de la cité le
chacierent ». Moins clair, [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XIVr présente les événements
dans un ordre sensiblement différent, situe le coup de force de
Chilpéric avant un quelconque accord de partition et n'évoque pas
l'epuxlsion de Chilpéric de Paris ; Cretin reste sensible à ce
compte rendu puisqu'il emprunte à [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques l'adage des v. 1035-1036 : « Clotaire
mis en sepulture, les freres, deliberans de partir et diviser
entre eulx le royaulme, esperant chascun d'eulx avoir sa part et
portion qui luy devoit competer et appartenir, Chilperic, auquel
y avoit plus de engin et astuce que aux austres, estriva et leva
altercation pour Paris occuper. Et jouyssant des tresors
paternelz, incontinent et le plus legierement que faire se peut,
appella à soy tous les nobles de France, lesquelz en partye à
luy enclins à son fré par sa benivolence rendit plus amyables,
les aultres, ausquelz il congneut le couraige enclin à partye
contraire, soubz attente de prouffict et estre à qui plus leur
donneroit, il les recueilla et rallya par grans dons et presens.
Mais comme dit le proverbe françoys : soigneux est de soy et ne
dort mye s'ennemy. La desloyaulté de Chilperic congneue, ses
freres, par le moyen et aide des amys qu'ilz avoient en la ville
de Paris sans le sceu de Chilperic, clandestinement furent
receuz en la ville. » Le DMF recense le proverbe
« Celui qui veut se garder des faux ne s'endorme jamais
entr'eux », attesté au XIVe
siècle.
En tant que.
Il est difficile de
déterminer ici de qui Cretin s'inspire prioritairement, même s'il
est évident que l'orthographe des noms propres est reprise à [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques.
GCF, liv. II, chap. 23 (vol. 1, p. 192) : « puis
[les trois frères] li [Chilpéric] manderent que se il se voloit
assentir que touz li roiaumes que leur peres tint fust departiz
à iaus IIII en IIII parties igaus, il le rapeleroient. Rapelez
fu donque en tel maniere, pour ce que il s'acorda à ceste chose.
Lors partirent leur roiaume en IIII. Chereberz, qui li ainnez
estoit, out le roiaume de Paris, qui out esté son oncle
Childebert ; Gontrans out le roiaume d'Orliens, qui ja out esté
son oncle Clodomire ; Sigeberz le roiaume de Mez, dont Theoderis
ses oncles out esté rois ; Chilperis celui de Soissons, que
Clothaires leur peres out ja tenu. Ensi fu li roiaumes devisez
en IIII parz, tout ausi comme leur peres et leur oncle l'ourent
ja parti après la mort le fort roi Clodovée. » [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XIVr-XIVv :
« Et afin que, leur frere Chilperic de ce troublé, guerre
ne s'ensuyvit, luy firent assavoir que s'il voulloit par loy
paternelle le royaulme estre party et divisé ente eulx,
voluntiers luy ouvreroient les portes de Paris et pourroit
franchement venir vers eulx. Ceste condition proposee, Chilperic
retourna à Paris. Lequel arrivé, avec ses freres firent entre
eulx le partaige que s'ensuyt : le royaume de Paris advint à
Aribert comme au plus aisné ; Orleans à Gontran ; Metz à
Sigebert ; Soyssons à Chilperic. Le gouvernement de Paris receu
selon l'ordre de parenté, [...]. »
Avec ce passage qui lui est original, Cretin insère ici dans
l'épisode une critique de la probité des jeunes femmes consacrées
que rien ne justifie ni dans son texte, ni dans ses deux sources
principales. Avait-il sous les yeux les Histoires de
Grégoire de Tours ? Ce dernier indique en effet, au liv. IV, que
Marcova était une religieuse : « Ingoberbe avait à son service
deux jeunes filles d'un pauvre homme, dont la première sappelait
Marcofève, et portait l'habit religieux, l'autre s'appelait
Méroflède ».
L'orthographe des
noms paraît indiquer une plus grande parenté avec le texte de [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XIVv :
« Therebert, qui est dit Aribert, ne fut si excellant et
notable en aucune chose comme il fut au stupre et en la
defloration de Marquenose et Merofide, estans au service de
Nigebride, son espouse, de lafrequentation et congnoissance
desquelles tellement fut abusé que, Nigebride delaissee, les
avoit au lieu de espouses. »
GCF, liv. II, chap. 24 (vol. 1, p. 196) :
« Therebers, qui roy estoit du siege de Paris, espousa ung
femme qui avoit nm Nigeberde. Deux chambrieres avoit, dont l'une
esoit nommee Marchonophe et l'autre Meropehides. Le roy fut si
espris de leur amour qu'il laissa sa femme pour elles »
(Pasquier Bonhomme, vue 85).
Les deux sources principales de Cretin sont proches,
mais il semble que c'est [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIVr qui a eu sa préférence : « Et
[Chilpéric] ne les [Marchenose et Merofide] delaissa, combien
qu'il fust admonnesté de l'evesque Germain. Mais en peu de
temps, avecques l'enfant que l'une d'icelles avoit enfanté,
moururent toutes deux subitement, et aprés elles longuement ne
vesquit Aribert. » Les GCF, liv. II, chap.
24 (vol. 1, p. 196-197) fournissent des détails que la
Chronique française ignore : « De ce le
[Chilpéric] reprist et chastoia sainz Germains, qui encor en ce
tens estoit evesques de Paris. Li rois ne s'en vout amender pour
le chastiement dou saint home. De ceste chose se correça Nostre
Sires, car les II fames et uns fiuz que l'un d'eles avoit dou
roi furent ferues de mort soudaine, de quoi li rois fu moult
dolenz. Il meismes ne vesqui pas puis moult longuement ; assez
tost après fu morz en Poitou, en la cité de Blaives ; enterrez
fu en l'eglise Saint-Romain. »
Sans doute ces
leçons morales sur la lubricité des princes sont-elles en partie
adressées à François Ier, dont les
aventures extra-conjugales étaient notoires.
Ce temple de Vénus évoque celui qui compose la deuxième
partie de la Concorde des deux Langages de Jean
Lemaire de Belges (1511), dans la version imprimée de laquelle
Cretin figure comme « prince » des « poëtes,
orateurs et historiens de la langue françoyse » (Paris, G.
de Marnef, 1512, f. B5r). Mais peut-être ce temple porte-t-il
davantage le souvenir du Temple de Cupido, poème
également inspiré du « temple de Vénus » de Lemaire et
composé par Clément Marot entre 1515 et 1519. Offert à François Ier, le Temple de Cupido
invite à trouver au chœur/cœur du temple la vraye amour, qui est
« ferme Amour » (v. 537).
Cretin s'appuie sur [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XIVr : « Gontran, son
successeur [de Caribert], combien qu'il fust naturellement plus
benin, toutesvoyes en luxure et libidinosité luy ressembloit.
Car à causes des vierges qu'il avoit prostituees et deflorees,
soucilla et deturpa les mariaiges d'autruy, ses femmes legitimes
delaissees et habandonees. » Présenter Gontran comme
l'unique successeur de Caribert, ainsi que le fait Cretin à la suite
de [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques, n'est pas
sans conséquence. En réalité, le royaume de Paris sur lequel régnait
Caribert fut divisé entre ses trois frères Chilpéric, Sigebert et
Gontran. Faire de Gontran le bénéficiaire exclusif de l'héritage de
Caribert permet en tout cas à Cretin, plus loin (v. 1710-1711 :
« roy de Bourgongne, / Celluy Gontran, et d'Orlëans
aussi »), d'expliquer la jalousie de ses deux frères, même
si la géographie exacte des divisions de l'ancien royaume de
Clotaire paraît lui échapper entièrement : la Bourgogne dépendait,
dès le partage de 561, de la couronne d'Orléans échue à Gontran.
L'idée que Gontran est le roi de Paris affleure encore au v. 3496 :
Chilpéric et Childebert mettent à sac le royaume de Gontran, et en
partuclier « Paris et Melun ». Elle est contredite par le
récit du chapitre 26 (v. 3990-3995 et 4017-4018), où il apparaît que
Chilpéric était en réalité le roi de Paris.
Dans tous les témoins, à l'exception du
manuscrit fr. 2818, le chapitre 4 se termine ici, et commence
ensuite le cinquième (appelé ici 4bis), ce qui a pour effet de
décaler la numérotation des chapitres jusqu'à la fin du livre II,
qui en compte 33 dans le manuscrit fr. 2818 et 34 dans tous les
autres. La présence de l'habituel quatrain rubriqué en tête du
chapitre 4bis, format de titre dont Cretin revendique notamment la
paternité au chapitre 2 (v. 683-684), indique suffisamment qu'il est
bien l'auteur de cette division omise dans le manuscrit royal,
d'autant que ce chapitre 4bis jouit d'une forte cohérence narrative,
étant entièrement consacré aux maœuvres de Brunehaut pour évincer un
maire du palais. Cette cohérence tient en particulier au fait que
l'épisode est une réécriture des GCF, liv. II, chap.
25 (vol. 1, p. 200-203) et constitue une sorte d'incise dans
l'économie générale du récit reprise à [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XIVv. Reste à connaître la
raison justifiant l'omission de la division dans le manuscrit fr.
2818 : Cretin, ayant originellement procédé à l'interpolation
relativement visible d'un chapitre des GCF dans sa
trame narrative, s'est-il ravisé dans un second temps ? En intégrant
le compte rendu des démêlés de Brunehaut et Gogone à un chapitre
existant, il évitait en tout cas l'impression de piétinement
qu'induisait peut-être la lecture des chapitres 4bis et 5, qui
commencent à peu près de la même façon : l'un des fils de Clotaire
Ier se marie avec l'une des filles
du roi wisigoth Athanagilde Ier
(Sigibert et Brunehaut au chapitre 4bis, Chilpéric et Galswinthe au
chapitre 5). On peut également arguer que la composition en chapitre
unique affaiblit la leçon morale sur la lubricité des princes : chez
[Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XIVv, le
chapitre correspondant à la première partie du chapitre 4 de Cretin
se cloture effectivement par un compte rendu des excès de Caribert
et de Gontran. Cretin aurait-il volontairement amoindri cette leçon,
dans le manuscrit royal, en revoyant le découpage et donc le contenu
des chapitres ? Le fait est que les portraits des princes lubriques
se trouvent quelque peu nuancés, pour ne pas dire en partie excusés,
par le récit des premières turpitudes de Brunehaut, que [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XIVv, passe
entièrement sous silence pour se concentrer sur les manœuvres de
Frédégonde.
1 Cor 7 : 9 « Mais s'ils manquent
de continence, qu'ils se marient, car il vaut mieux se marier
que de brûler. »
Cretin semble continuer de suivre [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XIVv :
« Sigebert doncques roy de Lorraine, ayant horreur de ces
puantes et infaictes amours, son ambassadeur Gogon envoya à
Athanahilde, roy d'Espaigne, et espousa Brunechilde, fille
d'icelluy roy, lequel avoyt une aultre fille nommee Galsonde,
que Chilperic (meu à l'exemple de son frere) print à femme et
espouse. » La suite, chez [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, se concentre sur Chilpéric et
Galsonde, ce que ne fait pas Cretin, qui préfère s'étendre sur
Brunehaut, à l'instar des GCF, liv. II, chap. 25
(vol. 1, p. 200-201) qui démarrent ce passage de la manière suivante
: « Sigiberz, li rois de Mez, savoit bien que si frere estoient
en reproche et en degabement dou monde por le pechié de luxure,
et pour ce maismement que il ne gardoient pas bien la foi et la
loiauté de mariage envers leur espouses. Pour ce envoia au roi
d'Espagne Athahilde un sien message qui Gogones avoit non (Cil
rois Athaïldes avoit chaciés d'Espagne les oz l'empereor de
Costantinoble), et li manda que il li envoiast une seue fille
qui estoit apelée Bruneheut, que il la voloit espouser par
mariage. Cil le fist volentiers, qui moult en fu liez ; livrée
fu au message o grant plenté de jouiaus et de
richeces. »
Par ces quelques mots, Cretin indique
qu'il rompt sa cadence habituelle, imprimée par sa réécriture de [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, pour procéder à
une longue interpolation des GCF, liv. III, chap. 25
(vol. 1, p. 201-203).
Cette description
de Brunehaut, qui fait augurer les conflits et querelles qu'elle
suscitera, est une originalité de Cretin par rapport à ses deux
sources principales. Le proverbe du v. 1156 est répertorié par
Morawski (Proverbes français antérieurs au XVe siècle, Paris, Champion,
2007 [1925]) sous le numéro 1371, et se retrouve notamment dans le
Roman de Renart, chez Rutebeuf et, plus tard et
de façon beaucoup plus notoire, dans Le Marchand de
Venise de Shakespeare : All that
glisters is not gold.
Cretin amplifie, par des figures d'énuémration et de
prétérition, les GCF, liv. III, chap. 25 (vol. 1, p.
201) : « Quant li rois Sigeberz out la dame receue, il la fist
baptizier et entroduire en la foi de Rome, pour ce que ele
estoit corrumpue de l'eresie arriene en quoi ele avoit esté née
et norrie. Son premier non li fist changer, si la fist apeler
Brunchilde, puis l'espousa à grant
sollempnité. »
Cretin réécrit ici,
s'appuyant sur les GCF, le récit d'un épisode qui ne
figure pas chez [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques. La chute de Gogon orchestrée par Brunehaut,
nouvelle femme de Sigebert, commence en ces termes dans les
GCF, liv. II, chap. 25 (vol. 1, p. 201) :
« Quant cele vit que ele fu roine et dame dou roiaume
clamée, tant fist par ses paroles que li rois cuilli en trop
grant haine celui Gogone qui d'Espagne l'out amenée : cuens et
mestres estoit adonques dou palais, et i fu esleuz en la maniere
que nous vous dirons. » Étrangement, Cretin paraît dans un
premier temps se concentrer sur un autre personnage qu'il nomme
« Trodune », et dont le nom est soumis à
d'importantes variations orthographiques dans la tradition des
GCF. Si Jules Viard imprime
« Crodines », la première édition faite par Pasquier
Bonhomme donne « Trodunes ». Nicole Gilles, fol. XXIIIr,
évoque quant à lui les démêlés entre Brunehaut et Gogon et la fin
tragique de celui-ci, mais ne cite pas le nom de
Crodine/Trodune.
Cretin résume à quelques mots
toute une partie de l'épisode tel que le rapportent les
GCF, liv. II, chap. 25 (vol. 1, p. 201-202),
escamotant en particulier les raisons qui poussent Crodines à
refuser la charge, et qui tiennent à l'existence de liens de
sang entre lui et les grands barons sur qui il devrait exercer
son autorité : « Tandis com li rois estoit encores en
enfance, li prince dou roiaume avoient un autre esleu qui
Crodines estoit apelez ; preudons estoit et plein de la paor
de Dieu ; si estoit dou plus grant lignage de France. Il
refusa ceste honeur, et pour soi escuser et delivrer de tel
charche il vint au roi et li dist ensi : « Sire, tuit li
plus puissant dou roiaume m'apartienent de lignage, ne
je ne puis porter ne souffrir leur plez ne leur tençons,
car il sont plus hardi et plus prest de grever leur
vesins por ce que il sont mi parent, si ne doutent pas
mes paroles ne mon jugement, pour ce que il leur semble
que je les doie deporter pour l'afinité de char que il
ont vers moi. Mais se tu affermes que ce soit bons, que
ce soit bien à faire que l'on pugnisse ses parenz selonc
la sentence de droit jugement, que nus ne puet noier que
on ne le doie faire, si le puet on prover par pluseurs
examples. Torquatus fist son propre fil decoler pour ce
que il avoit despit son commandement. Romules, qui fonda
Rome, fist ocire Romun son frere, pour ce que il brisa
le ban que il avoit fet crier. Brutus ocist ses II fiuz
tout en autel maniere pour la franchise dou païs garder,
et ja soit ce que il vaille mieuz estre repris pour
misericorde que pour cruauté, pourquoi fera on
misericorde aus mauvais, qui plus les deporte et pires
les a ? car il s'enorguellissent et eslievent de la
grace que on leur fet en tant que il en font pis après.
Ja donques ce ne m'aviegne que je soie feruz de la
perpetuel sentence dou souverain juge pour aquerre leur
grâce transitoire. » Quant Crodines out ensi parlé
au roi et aux barons, ils mistrent en sa volenté et en
s'ordenance l'eslection de si grant honeur et de si grant
dignité, pour le bien et pour la loiauté que il sentoient en
lui. »
Cette forme est attestée
ailleurs, et notamment dans la Mutation de Fortune de
Christine de Pizan.
Cretin continue de réécrire les GCF, liv. II, chap.
25 (vol. 1, p. 202-203), ici réduisant moins l'ampleur de leur récit
que précédemment : « Il [Crodines] se leva l'endemain bien
matin et prist ovec lui aucuns des plus granz seigneurs dou
palais ; à l'ostel Gogone vint, ses bras li mist au col et li
dona signe de la seigneurie qui avenir li estoit ; puis li dist
: « Nostre sires, li rois Sigiberz, et tuit li prince dou
roiaume m'avoient esleu et esgardé que je fusse cuens et
maistres dou palais, mais je ai refusé ce don. Use donques
beneureusement de mon privilege que je te guerpis de ma
volenté. » Tout maintenant, à l'example de lui, tuit
cil qui là estoient crierent Gogone graindes dou
palais. »
Si bien que.
Cretin amplifie le récit des GCF, liv. II, chap. 25
(vol. 1, p. 203), tout en mettant en exergue que sa source ne dit
rien des motivations de Brunehaut : « Bien et noblement se tint
adès Gogones en la seigneurie et en son office, jusques à ce jor
que il out amenée Brunchilde d'Espagne. Cil jors que il l'amena
li fu morz ; plus profitable chose li eust esté que il s'en fust
fuiz en essil, que ce que il eust amenée fame plus crueuse que
nule beste sauvage ; car puis que ele fu roine clamée et ele fu
bien entrée en l'amor et en l'acointance de son seigneur, ele le
perverti si durement et aliena de sens que il commanda que
Gogones, graindres dou palais, fust estranglez et
murtriz. »
Ces détails
sont propres à Cretin et ne figurent pas dans les
GCF, liv. II, chap. 25.
Cretin s'inspire des GCF, liv. II,
chap. 25 (vol. 1, p. 203) : « l'en puet bien par ce savoir que
la prophecie de Sebile fu pour li dite grant tens avant, qui est
tele : « Brune, dist-ele, vendra des parties d'Espagne ; les
genz et li roi periront devant son regart ; ele sera
desrouté de piezd de chevaus. » Pour li fu donques la
prophecie dite, car il fu ensi de li, com ele le
prophecia. »
Ce final en forme de prolepse est
emprunté aux GCF, liv. II, chap. 25 (vol. 1, p. 203)
: « Tant fu Brunchilde desloiaus et pleine de desmesurée
cruauté ; tantes occisions furent par li fetes ; tant roi de
France et tant prince furent par li occis et peri ».
Cretin s'amuse d'un propos autoréférentiel, puisque le
« livre » qu'il évoque (v. 1270) est en quelque sorte
le livre II de la Chronique française, même si
celui-ci est beaucoup plus occupé par les exactions de Frédégonde
que celles de Brunehaut. Hormis l'épisode du mariage avec Mérovée
II, il n'est en effet plus vraiment question des manœuvres
criminelles de Brunehaut, que Cretin situe toutes après la mort de
Frédégonde. Le supplice de Brunehaut est raconté au début du livre
III.