Cretin omet entièrement le chapitre de [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XIVr qui
fait suite à l'enterrement de Clotaire : « Comment ung roy
d'Angleterre nommé Egilbert espousa la fille du roy de
France. L'on trouve aux faitz des Angloys que comme
Egilbert, roy d'Angleterre, estoit pour son oisiveté et
paresse chassé en derision et mocquerie par ses ennemys,
s'en vint en France où il espousa la fille du roy lors
regnant, le nom duquel est incongneu. Le mariage accomply,
passerent la mer jusques en Angleterre, avecques Letarde,
homme trés sainct. Et par le moyen de ce mariage, Egilbert
ensemble la nation des Angloys aprint moderation et
attrempance qui est le fondement des vertuz, et print
quelque congnoissance d'ung seul Dieu et de la foy
catholicque, tellement que quant sainct Augustin alla en
Angleterre, toute celle nation plus facillement confessa
Jhesu Christ, les erreurs de Pelagius rejectees. Mais pour
ce que l'on ne trouve aucun qui ait escript le nom du roy ny
de sa fille, je, suyvant la quotte et annotation du temps,
veulx dire et maintenir que c'estoit Chilperic ou le premier
Clotaire, car au temps de Clotaire econd, sainct Gregoire,
evesque de Romme, du monastere qu'il avoit institué à Romme
envoya sainct Augustin en Angleterre pour faire l'office de
predication. Et est cecy par moy escript afin que les
Angloys entendent que de ceste femme fille du roy de France
ont receu le commencement de droicte credulité en Jhesu
Christ. Icy finissent les faitz et gestes du roy Clotaire,
premier de ce nom et de ses troys freres. » Plus loin,
Cretin ignore une autre mention d'Augustin de Cantorbéry
présente chez [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XXIVv (voir note v.
4655).
Les noms des
fils de Clotaire sont donnés immédiatement à la suite du récit de la
mort de Clotaire chez [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes
Chroniques, fol. XIIIr (« assistans Aribert, Gontran,
Childeric [sic], et Sydebert, ses quattre filz successeurs »)
et dans les
GCFbiblScopebiblScope (
« III fiuz out droiz hoirs de son cors : li premiers out non
Chereberz, li secons Gontrans, li tierz Chilperis, et li
quarz Sigeberz »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 191)
), mais chez celui-là, à l'inverse de celles-ci, cette
information est dissociée de l'enterrement de Clotaire, raconté au
fol. XIIIv, après l'évocation des différentes femmes de Clotaire. À
noter que [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes
Chroniques ne commet plus l'erreur d'appeler Chilpéric
« Childeric » après la première occurrence de son
nom.
Cretin paraît ici suivre les
GCFbiblScopebiblScope :
« Après la mort le roi Clothaire fu li roiaumes departiz aus
IIII freres ; mais Chilperis, qui plus sages et plus
malicieus estoit que nus des autres, à cui ne souffisoit mie
tel partie com il devoit avoir par droite sort, ala à Paris
au plus tost que il pout, et saisi touz les tresors son pere
qui en la cité estoient. Les plus puissanz de France manda
et acquist leur bone volenté tant com il pout ; ceux que il
cuida plus covoiteus atraist à s'amor par dons et par
promesses, et en tel maniere se mist en possession dou
roiaume. Mais li autre frere, qui pas ne s'acorderent à
ceste partisson, s'asemblerent et entrerent en la cité si
soudainement que il n'en sout mot, qui desporveuz estoit
contre leur venue. Hors de la cité le chacierent »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 191-192)
. Moins clair, [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes
Chroniques, fol. XIVr présente les événements dans un
ordre sensiblement différent, situe le coup de force de Chilpéric
avant un quelconque accord de partition et n'évoque pas l'epuxlsion
de Chilpéric de Paris ; Cretin reste sensible à ce compte rendu
puisqu'il emprunte à [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes
Chroniques l'adage des v. 1035-1036 : « Clotaire mis en
sepulture, les freres, deliberans de partir et diviser entre
eulx le royaulme, esperant chascun d'eulx avoir sa part et
portion qui luy devoit competer et appartenir, Chilperic, auquel
y avoit plus de engin et astuce que aux austres, estriva et leva
altercation pour Paris occuper. Et jouyssant des tresors
paternelz, incontinent et le plus legierement que faire se peut,
appella à soy tous les nobles de France, lesquelz en partye à
luy enclins à son fré par sa benivolence rendit plus amyables,
les aultres, ausquelz il congneut le couraige enclin à partye
contraire, soubz attente de prouffict et estre à qui plus leur
donneroit, il les recueilla et rallya par grans dons et presens.
Mais comme dit le proverbe françoys : soigneux est de soy et ne
dort mye s'ennemy. La desloyaulté de Chilperic congneue, ses
freres, par le moyen et aide des amys qu'ilz avoient en la ville
de Paris sans le sceu de Chilperic, clandestinement furent
receuz en la ville. » Le DMF recense le proverbe « Celui qui
veut se garder des faux ne s'endorme jamais entr'eux »,
attesté au
xive siècle.
En tant
que.
Il est difficile de
déterminer ici de qui Cretin s'inspire prioritairement, même s'il
est évident que l'orthographe des noms propres est reprise à [La
Chesnaye],
Les Grandes Chroniques.
GCFbiblScopebiblScope :
« puis [les trois frères] li [Chilpéric] manderent que se il se
voloit assentir que touz li roiaumes que leur peres tint
fust departiz à iaus IIII en IIII parties igaus, il le
rapeleroient. Rapelez fu donque en tel maniere, pour ce que
il s'acorda à ceste chose. Lors partirent leur roiaume en
IIII. Chereberz, qui li ainnez estoit, out le roiaume de
Paris, qui out esté son oncle Childebert ; Gontrans out le
roiaume d'Orliens, qui ja out esté son oncle Clodomire ;
Sigeberz le roiaume de Mez, dont Theoderis ses oncles out
esté rois ; Chilperis celui de Soissons, que Clothaires leur
peres out ja tenu. Ensi fu li roiaumes devisez en IIII parz,
tout ausi comme leur peres et leur oncle l'ourent ja parti
après la mort le fort roi Clodovée. »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 192)
[La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol.
XIVr-XIVv : « Et afin que, leur frere Chilperic de ce troublé,
guerre ne s'ensuyvit, luy firent assavoir que s'il voulloit par
loy paternelle le royaulme estre party et divisé ente eulx,
voluntiers luy ouvreroient les portes de Paris et pourroit
franchement venir vers eulx. Ceste condition proposee, Chilperic
retourna à Paris. Lequel arrivé, avec ses freres firent entre
eulx le partaige que s'ensuyt : le royaume de Paris advint à
Aribert comme au plus aisné ; Orleans à Gontran ; Metz à
Sigebert ; Soyssons à Chilperic. Le gouvernement de Paris receu
selon l'ordre de parenté, [...]. »
Avec ce passage qui lui est original, Cretin insère ici dans
l'épisode une critique de la probité des jeunes femmes consacrées
que rien ne justifie ni dans son texte, ni dans ses deux sources
principales. Avait-il sous les yeux les Histoires de
Grégoire de Tours ? Ce dernier indique en effet, au liv. IV, que
Marcova était une religieuse : « Ingoberbe avait à son service deux
jeunes filles d'un pauvre homme, dont la première sappelait
Marcofève, et portait l'habit religieux, l'autre s'appelait
Méroflède ».
L'orthographe des
noms paraît indiquer une plus grande parenté avec le texte de [La
Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIVv :
« Therebert, qui est dit Aribert, ne fut si excellant et
notable en aucune chose comme il fut au stupre et en la
defloration de Marquenose et Merofide, estans au service de
Nigebride, son espouse, de lafrequentation et congnoissance
desquelles tellement fut abusé que, Nigebride delaissee, les
avoit au lieu de espouses. »
GCFbiblScopebiblScope :
« Therebers, qui roy estoit du siege de Paris, espousa ung
femme qui avoit nom Nigeberde. Deux chambrieres avoit, dont
l'une esoit nommee Marchonophe et l'autre Meropehides. Le
roy fut si espris de leur amour qu'il laissa sa femme pour
elles »
(
Le premier [second, tiers] volume des
croniques de France, 3 vol., Paris, Pasquier Bonhomme,
1476/1477éd. Bonhomme, 1476/1477, p. 85)
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 196)
.
Les deux sources principales de Cretin sont proches,
mais il semble que c'est [Nicolas de La Chesnaye],
Les
Grandes Chroniques, fol. XIVr qui a eu sa préférence :
« Et [Chilpéric] ne les [Marchenose et Merofide] delaissa,
combien qu'il fust admonnesté de l'evesque Germain. Mais en peu
de temps, avecques l'enfant que l'une d'icelles avoit enfanté,
moururent toutes deux subitement, et aprés elles longuement ne
vesquit Aribert. » Les
GCFbiblScopebiblScope fournissent des détails que la
Chronique
française ignore :
« De ce le [Chilpéric] reprist et chastoia sainz Germains, qui
encor en ce tens estoit evesques de Paris. Li rois ne s'en
vout amender pour le chastiement dou saint home. De ceste
chose se correça Nostre Sires, car les II fames et uns fiuz
que l'un d'eles avoit dou roi furent ferues de mort
soudaine, de quoi li rois fu moult dolenz. Il meismes ne
vesqui pas puis moult longuement ; assez tost après fu morz
en Poitou, en la cité de Blaives ; enterrez fu en l'eglise
Saint-Romain. »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 196-197)
Sans doute ces
leçons morales sur la lubricité des princes sont-elles en partie
adressées à François Ier, dont les
aventures extra-conjugales étaient notoires.
Ce temple de
Vénus évoque celui qui compose la deuxième partie de la
Concorde des deux Langages de Jean Lemaire de
Belges, où Cretin est
mentionné. Mais peut-être ce temple porte-t-il davantage
le souvenir du
Temple de Cupido, poème également
inspiré du « temple de Vénus » de Lemaire et composé par Clément
Marot entre 1515 et 1519. Offert à François I
er, le
Temple de Cupido invite à trouver au
chœur/cœur du temple la vraye amour, qui est « ferme Amour »
(
Marot, Clément, Œuvres
poétiques, éd. G. Defaux, Paris, Bordas, 2 t., 1990 et
1993Marot, 1990 et
1993, v. 537) Peut-être cet intertexte explique-t-il aussi la correction du v. 4327 dans l'exemplaire royal, où la « grande esperance » (maintenue dans tous les autres témoins) devient « ferme esperance ».
Cretin s'appuie sur [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIVr : « Gontran,
son successeur [de Caribert], combien qu'il fust naturellement
plus benin, toutesvoyes en luxure et libidinosité luy
ressembloit. Car à causes des vierges qu'il avoit prostituees et
deflorees, soucilla et deturpa les mariaiges d'autruy, ses
femmes legitimes delaissees et habandonees. » Présenter
Gontran comme l'unique successeur de Caribert, ainsi que le fait
Cretin à la suite de [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, n'est pas sans conséquence. En réalité, le
royaume de Paris sur lequel régnait Caribert fut divisé entre ses
trois frères Chilpéric, Sigebert et Gontran. Faire de Gontran le
bénéficiaire exclusif de l'héritage de Caribert permet en tout cas à
Cretin, plus loin (v. 1710-1711 : « roy de Bourgongne, / Celluy
Gontran, et d'Orlëans aussi »), d'expliquer la jalousie de ses
deux frères, même si la géographie exacte des divisions de l'ancien
royaume de Clotaire paraît lui échapper entièrement : la Bourgogne
dépendait, dès le partage de 561, de la couronne d'Orléans échue à
Gontran. L'idée que Gontran est le roi de Paris affleure encore au
v. 3496 : Chilpéric et Childebert mettent à sac le royaume de
Gontran, et en partuclier « Paris et Melun ». Elle est contredite
par le récit du chapitre 26 (v. 3990-3995 et 4017-4018), où il
apparaît que Chilpéric était en réalité le roi de Paris.
Dans tous les
témoins, à l'exception du manuscrit fr. 2818, le chapitre 4 se
termine ici, et commence ensuite le cinquième (appelé ici 4bis), ce
qui a pour effet de décaler la numérotation des chapitres jusqu'à la
fin du livre II, qui en compte 33 dans le manuscrit fr. 2818 et 34
dans tous les autres. La présence de l'habituel quatrain rubriqué en
tête du chapitre 4bis, format de titre dont Cretin revendique
notamment la paternité au chapitre 2 (v. 683-684), indique
suffisamment qu'il est bien l'auteur de cette recomposition du
manuscrit royal, d'autant que ce chapitre 4bis jouit d'une forte
cohérence narrative, étant entièrement consacré aux maœuvres de
Brunehaut pour évincer un maire du palais. Cette cohérence tient en
particulier au fait que l'épisode est une réécriture des
GCFbiblScopebiblScope et constitue une
sorte d'incise dans l'économie générale du récit reprise à [Nicolas
de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XIVv.
Reste à connaître la raison justifiant l'omission de la division
dans le manuscrit fr. 2818 : Cretin, ayant originellement procédé à
l'interpolation relativement visible d'un chapitre des
GCF dans sa trame narrative,
s'est-il ravisé dans un second temps ? En intégrant le compte rendu
des démêlés de Brunehaut et Gogone à un chapitre existant, il
évitait en tout cas l'impression de piétinement qu'induisait
peut-être la lecture des chapitres 4bis et 5, qui commencent à peu
près de la même façon : l'un des fils de Clotaire Ier se marie avec l'une des filles du roi
wisigoth Athanagilde Ier (Sigibert et
Brunehaut au chapitre 4bis, Chilpéric et Galswinthe au chapitre 5).
On peut également arguer que la composition en chapitre unique
affaiblit la leçon morale sur la lubricité des princes : chez
[Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques,
fol. XIVv, le chapitre correspondant à la première partie du
chapitre 4 de Cretin se cloture effectivement par un compte rendu
des excès de Caribert et de Gontran. Cretin aurait-il volontairement
amoindri cette leçon, dans le manuscrit royal, en revoyant le
découpage et donc le contenu des chapitres ? Le fait est que les
portraits des princes lubriques se trouvent quelque peu nuancés,
pour ne pas dire en partie excusés, par le récit des premières
turpitudes de Brunehaut, que [La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIVv, passe entièrement sous silence
pour se concentrer sur les manœuvres de Frédégonde.
1 Cor 7 : 9 « Mais s'ils manquent de
continence, qu'ils se marient, car il vaut mieux se marier que
de brûler. »
Cretin semble continuer de suivre [La
Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIVv :
« Sigebert doncques roy de Lorraine, ayant horreur de ces
puantes et infaictes amours, son ambassadeur Gogon envoya à
Athanahilde, roy d'Espaigne, et espousa Brunechilde, fille
d'icelluy roy, lequel avoyt une aultre fille nommee Galsonde,
que Chilperic (meu à l'exemple de son frere) print à femme et
espouse. » La suite, chez [Nicolas de La Chesnaye],
Les
Grandes Chroniques, se concentre sur Chilpéric et
Galsonde, ce que ne fait pas Cretin, qui préfère s'étendre sur
Brunehaut, à l'instar des
GCFbiblScopebiblScope qui démarrent ce passage de la manière suivante :
« Sigiberz, li rois de Mez, savoit bien que si frere estoient
en reproche et en degabement dou monde por le pechié de
luxure, et pour ce maismement que il ne gardoient pas bien
la foi et la loiauté de mariage envers leur espouses. Pour
ce envoia au roi d'Espagne Athahilde un sien message qui
Gogones avoit non (Cil rois Athaïldes avoit chaciés
d'Espagne les oz l'empereor de Costantinoble), et li manda
que il li envoiast une seue fille qui estoit apelée
Bruneheut, que il la voloit espouser par mariage. Cil le
fist volentiers, qui moult en fu liez ; livrée fu au message
o grant plenté de jouiaus et de richeces. »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 200-201)
Par ces quelques mots, Cretin indique
qu'il rompt sa cadence habituelle, imprimée par sa réécriture de [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, pour procéder à
une longue interpolation des GCFbiblScopebiblScope.
Ce proverbe est attesté (
Morawski, Joseph, Proverbes
français antérieurs au xve siècle,
Paris, Librairie ancienne Édouard Champion, 1925Morawski, 1925, entrée : « 1371 », et se retrouve notamment dans le
Roman de
Renart, chez Rutebeuf et, plus tard et de façon
beaucoup plus notoire, dans
Le Marchand de Venise
de Shakespeare :
All that glisters is not
gold.
Cette description
de Brunehaut, qui fait augurer les conflits et querelles qu'elle
suscitera, est une originalité de Cretin par rapport à ses deux
sources principales.
Cretin amplifie, par des figures d'énumération et de
prétérition, les
GCFbiblScopebiblScope :
« Quant li rois Sigeberz out la dame receue, il la fist
baptizier et entroduire en la foi de Rome, pour ce que ele
estoit corrumpue de l'eresie arriene en quoi ele avoit esté
née et norrie. Son premier non li fist changer, si la fist
apeler Brunchilde, puis l'espousa à grant sollempnité »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 201)
.
Cet épisode ne figure
pas chez [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes
Chroniques. Cretin réécrit le récit de la chute de Gogon
orchestrée par Brunehaut, nouvelle femme de Sigebert, à partir des
GCFbiblScopebiblScope, où le compte
rendu commence en ces termes :
« Quant cele vit que ele fu roine et dame dou roiaume clamée,
tant fist par ses paroles que li rois cuilli en trop grant
haine celui Gogone qui d'Espagne l'out amenée : cuens et
mestres estoit adonques dou palais, et i fu esleuz en la
maniere que nous vous dirons »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 201)
. Étrangement, Cretin paraît dans un premier temps se
concentrer sur un autre personnage qu'il nomme « Trodune », et
dont le nom est soumis à d'importantes variations orthographiques
dans la tradition des
GCF. Si Jules
Viard imprime « Crodines », la première édition faite par
Pasquier Bonhomme donne « Trodunes ». Nicole Gilles, fol. XXIIIr,
évoque quant à lui les démêlés entre Brunehaut et Gogon et la fin
tragique de celui-ci, mais ne cite pas le nom de
Crodine/Trodune.
Cretin résume à
quelques mots toute une partie de l'épisode tel que le rapportent
les
GCFbiblScopebiblScope, escamotant en
particulier les raisons qui poussent Crodines à refuser la charge,
et qui tiennent à l'existence de liens de sang entre lui et les
grands barons sur qui il devrait exercer son autorité :
« Tandis com li rois estoit encores en enfance, li prince dou
roiaume avoient un autre esleu qui Crodines estoit apelez ;
preudons estoit et plein de la paor de Dieu ; si estoit dou
plus grant lignage de France. Il refusa ceste honeur, et
pour soi escuser et delivrer de tel charche il vint au roi
et li dist ensi :
« Sire, tuit li plus puissant dou
roiaume m'apartienent de lignage, ne je ne puis porter
ne souffrir leur plez ne leur tençons, car il sont plus
hardi et plus prest de grever leur vesins por ce que il
sont mi parent, si ne doutent pas mes paroles ne mon
jugement, pour ce que il leur semble que je les doie
deporter pour l'afinité de char que il ont vers moi.
Mais se tu affermes que ce soit bons, que ce soit bien à
faire que l'on pugnisse ses parenz selonc la sentence de
droit jugement, que nus ne puet noier que on ne le doie
faire, si le puet on prover par pluseurs examples.
Torquatus fist son propre fil decoler pour ce que il
avoit despit son commandement. Romules, qui fonda Rome,
fist ocire Romun son frere, pour ce que il brisa le ban
que il avoit fet crier. Brutus ocist ses II fiuz tout en
autel maniere pour la franchise dou païs garder, et ja
soit ce que il vaille mieuz estre repris pour
misericorde que pour cruauté, pourquoi fera on
misericorde aus mauvais, qui plus les deporte et pires
les a ? car il s'enorguellissent et eslievent de la
grace que on leur fet en tant que il en font pis après.
Ja donques ce ne m'aviegne que je soie feruz de la
perpetuel sentence dou souverain juge pour aquerre leur
grâce transitoire. » Quant Crodines out ensi parlé
au roi et aux barons, ils mistrent en sa volenté et en
s'ordenance l'eslection de si grant honeur et de si grant
dignité, pour le bien et pour la loiauté que il sentoient en
lui. »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 201-202)
Cette forme est attestée ailleurs, et notamment dans la
Mutation de Fortune de Christine de
Pizan.
Cretin continue de réécrire les
GCFbiblScopebiblScope, ici réduisant moins l'ampleur de leur récit que
précédemment :
« Il [Crodines] se leva l'endemain bien matin et prist ovec lui
aucuns des plus granz seigneurs dou palais ; à l'ostel
Gogone vint, ses bras li mist au col et li dona signe de la
seigneurie qui avenir li estoit ; puis li dist :
« Nostre sires, li rois Sigiberz, et tuit li prince
dou roiaume m'avoient esleu et esgardé que je fusse
cuens et maistres dou palais, mais je ai refusé ce don.
Use donques beneureusement de mon privilege que je te
guerpis de ma volenté. » Tout maintenant, à
l'example de lui, tuit cil qui là estoient crierent Gogone
graindes dou palais. »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 202-203)
Si bien
que.
Cretin amplifie le récit des
GCFbiblScopebiblScope, tout en mettant en exergue que sa source ne dit rien
des motivations de Brunehaut :
« Bien et noblement se tint adès Gogones en la seigneurie et en
son office, jusques à ce jor que il out amenée Brunchilde
d'Espagne. Cil jors que il l'amena li fu morz ; plus
profitable chose li eust esté que il s'en fust fuiz en
essil, que ce que il eust amenée fame plus crueuse que nule
beste sauvage ; car puis que ele fu roine clamée et ele fu
bien entrée en l'amor et en l'acointance de son seigneur,
ele le perverti si durement et aliena de sens que il
commanda que Gogones, graindres dou palais, fust estranglez
et murtriz. »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 203)
Ces détails
sont propres à Cretin et ne figurent pas dans les
GCFbiblScopebiblScope.
Cretin s'inspire des
GCFbiblScopebiblScope :
« l'en puet bien par ce savoir que la prophecie de Sebile fu
pour li dite grant tens avant, qui est tele :
« Brune,
dist-ele, vendra des parties d'Espagne ; les genz et li
roi periront devant son regart ; ele sera desrouté de
piezd de chevaus. » Pour li fu donques la prophecie
dite, car il fu ensi de li, com ele le prophecia. »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 203)
Ce final en forme de prolepse est
emprunté aux
GCFbiblScopebiblScope :
« Tant fu Brunchilde desloiaus et pleine de desmesurée cruauté
; tantes occisions furent par li fetes ; tant roi de France
et tant prince furent par li occis et peri »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 203)
. Cretin s'amuse d'un propos autoréférentiel, puisque le
« livre » qu'il évoque (v. 1270) est en quelque sorte le
livre II de la
Chronique française, même si celui-ci
est beaucoup plus occupé par les exactions de Frédégonde que celles
de Brunehaut. Hormis l'épisode du mariage avec Mérovée II, il n'est
en effet plus vraiment question des manœuvres criminelles de
Brunehaut, que Cretin situe toutes après la mort de Frédégonde. Le
supplice de Brunehaut est raconté au début du livre III.