Cretin saute ici la mention, chez [Nicolas de La
Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIIIr, de la
mort de Clotaire, pour y revenir dans le chapitre 3 : « Et dès
incontinent (comme c'est la vaine coustume de la noblesse de
France) se applicqua à chacer et prendre les bestes saulvaiges,
en laquelle chace se delectant à courir et cryer plus qu'il
n'est digne et decent à ung roy, tomba en griefve malladye, de
laquelle, aprés le cinquante et ungyesme an de son regne, fut
assoupi, assistans Aribert, Gontran, Childeric et Sygebert, ses
quattre filz successeurs. » Il réécrit la phrase qui suit,
escamotant le dénombrement de la descendance de Clotaire : « Car
Clotaire fut subject à luxure, et de ses troys femmes Ingonde,
Ragonde et Consone, receut sept enfans masles et deux
filles. » Comme sa source, Cretin ne connaît donc que trois
femmes de Clotaire, et superpose en l'une d'elles, « Ragonde »,
deux personnages : Arégonde, sœur d'
IngondeIngonde (femme de Clotaire) (499 — 546) Reine des Francs (532-546)
Reine des Francs, qui fut sa
troisième (ou quatrième) épouse, et
sainte RadegondeRadegonde (518 — 15/08/587) Reine des Francs (539-?)
Sainte catholique, religieuse à Poitiers que Cretin confond avec
Aregonde, que Clotaire épousa
ultérieurement, qui n'eut pas d'enfant de lui et se fit religieuse à
Poitiers. Consulter les
GCFbiblScopebiblScope ne permettait pas de lever l'ambiguité :
« Cil roy Clothaire eut VII filz et une fille, qui moult fut
diverse femme, desquelz leurs noms sont cy aprés nommez :
l'ung fut Gontier, Childerich, Celebres, Gontinus, Sigebers,
Chilperich et Clamires, et la fille fut nommee Closinde.
Deux enfans [sic, lire femmes] eut, dont l'une fut nommee
Tamgonde, seur Nigonde. En celle fut engendree Chilperich et
l'autre, qui eut nom Gosinde, fut engendré Cramires. Des
aultres ne faisons pas ci orendroit mencion »
(
Le premier [second, tiers] volume des
croniques de France, 3 vol., Paris, Pasquier Bonhomme,
1476/1477éd. Bonhomme, 1476/1477, p. 73b-74a)
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 167)
. Peut-être est-ce afin de pointer cette inexactitude et de
réparer cet oubli que Bouchet rédige
L’histoire et cronicque
de Clotaire premier de ce nom [...], et de sa tres illustre
madame saincte Radegonde (
Bouchet, Jean, L’histoire et
cronicque de Clotaire premier de ce nom, VII roy des Françoys et monarque
des Gaules, et de sa tres illustre madame saincte Radegonde extraicte au
vray de plusieurs cronicques antiques et modernes, Poitiers,
Enguilbert de Marnef, 1518Bouchet, 1518).
La réécriture du vers dans l'exemplaire offert au roi supprime une coupe épique (il fallait en effet considérer le « e » final de « royaulme » comme muet, alors qu'il précédait une consonne).
Cretin développe considérablement
l'épisode tel qu'il figure chez [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XIIIr : « Il espousa Ragonde
(seur de sa premiere femme [Ingonde]) pour la cause qui
s'ensuyt. Requis par sa femme [Ingonde] qu'il voulsist colloquer
Ragonde avecques ung homme noble et excellant, vers elle s'en
alla et la print à femme et espouse. Et peu de temps aprés,
retourna à Ingonde. « Ma femme (dist il), j'ay fait de ta
seur ce que tu me enhortoys de faire, car je l'ay prinse à
femme, qui suis plus noble que tous les seigneurs de mon
royaulme. » Laquelle chose faignyt la prudente femme
porter patientement. » Cretin saute la phrase suivante chez
[Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques,
fol. XIIIv, qui concerne la mort de Clotaire abordée dans le
chapitre 3 : « Les quattre filz suyvirent les funerailles de leur
pere par ung convoy triumphant jusques à Soyssons, où dignement
l'ensevelirent au tombeau qui preparé luy estoit. »
Cette évocation de la vie religieuse embrassée par Radegonde (et
non par Arégonde, sœur d'Ingonde) est inspirée d'un passage
ultérieur du texte de [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes
Chroniques, fol. XIIIv-XIVr : « L'espouse de cestuy
Clotaire fut Ragonde, laquelle du consentement de son mary,
prenant l'ordre de religion, merita estre mise au nombre des
sanictes. Car, nee de Beranger son pere, et prinse par les
Françoys venant au sort de Clotaire, fut conjoincte à luy par
mariage, mais la chaste femme compleut myeux à Dieu que à son
mary. » Radegonde est très brièvement mentionnée dans les
GCFbiblScopebiblScope :
« En son [Clotaire] retor amena ovec lui Radegunde la fille le
roi Berthaire. Cele dame fu puis de si sainte vite qu'ele
resplendi par maintes vertuz en la cité de Poitiers. »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 125)
Par ces mots, Cretin
revendique explicitement la paternité des quatrains qui ouvrent les
chapitres et indique qu’ils étaient composés et lus en même temps
que le reste de la chronique. Leur apparentement avec les rubriques
médiévales, qui n'étaient pas nécessairement dues aux auteurs,
pouvait peut-être jeter le trouble sur leur statut excact.
Cretin abrège
l'introduction de cet épisode chez [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIIIv, dont les
premiers mots ont vraisemblablement inspiré le quatrain introductif
de ce chapitre : « Mais avant que cesse parler de Clotaire, il me
semble que l'on ne doit oublier ce que principallement pour la
congnoissance est digne, comme chose nouvelle, d'estre
esmerveillé, jaçoit qu'il ne soit escript par aucun escripvain
françoys. Entre les plus familliers serviteurs de la maison du
roy Clotaire fut ung nommé Gaultier d'Yvetout, Calesien, le plus
noble du territoire de Rouen, et premier varlet de chambre du
roy. » L'omission par Cretin de l'affirmation d'originalité de
[Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques
contraste avec sa volonté d'offrir une somme du savoir
historiographique solide et bien établi. L'histoire de Gauthier
d'Yvetot ne figure nulle part dans les
GCF.
La
rime entre « envie » et « en vie » apparaissait cinq fois dans
le livre I (v. 73-74, 1587-1588, 1705-1706, 2323-2324 et 4313-4314).
L'importance de ce thème est pourtant accrue au livre II, car Cretin
en fait ici une allégorie et redouble la rime féminine « Envie/en
vie » par une rime masculine « envïeux/en vïeulx ». Il en
fait également une remontrance en bonne et due forme à partir du v.
707 de ce livre, mise en valeur par le titre courant du fol. 9r :
« Remonstrance d'Envie par l'aucteur ».
Cretin
reprend [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIIIv, dont il anime le récit par
l'introduction de l'allégorie d'Envie : « Gaultier d'Yvetout, pour
sa preudhommye, acquerant chascun jour de myeux en myeux la
grace et benivolence du roy, les aultres serviteurs domesticques
en eurent envye, blasmans tout ce qu'il faisoit. Et ne cesserent
jusques à ce que par detractions et faulx raportz, le misrent en
l'indignation et ire de Clotaire, lequel jura qu'il le feroit
mourir. »
Gn 4 : 1-16.
Gn 37. L'épisode est célèbre et
fréquemment évoqué, y compris au début du xvie siècle : vers 1515,
Pontormo (1494-1557) représenta la scène, pour le palais florentin
des Borgherini, sur une toile (Joseph vendu à
Potiphar) qui est aujourd'hui à la National Gallery de
Londres.
Deuxième Livre de
Samuel.
Premier Livre de
Samuel.
Deuxième
Livre de Samuel.
Par analogie avec
leur moulin qui tourne, les meuniers ont la réputation d'être
inconstants et de changer fréquemment d'avis. Voir
Ménard, Philippe, « Moulins et meuniers
dans la littérature médiévale », Moulins et meuniers dans les campagnes
européennes (ixe-xviiie siècle), dir. Mireille Mousnier, Toulouse,
2002, p. 217-250, en ligneMénard, 2002.
Les charretiers ont la réputation d'être grossiers à
l'endroit de leurs bêtes, en particulier lorsque celles-ci sont
embourbées (« jurer comme un charretier »).
Cette tirade est originale et ne figure pas chez [Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XIIIv. Elle
est identifiée comme telle par le copiste introduisant le titre
courant « Remonstrance d'Envie par l'aucteur ». Cretin y emploie
nombre d'effets pathétiques (questions rhétoriques, exclamations) et
d’amplification (anaphores, exemples bibliques et tirés de
l’imaginaire populaire, rimes équivoques).
Cretin amplifie [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XIIIv, qu'il actualise en
évoquant des « maulditz Turcz » (v. 747) : « Pour raison de quoy
[la condamnation de Clotaire], Gaultier, vaillant homme de
guerre, deliberé de laisser le roy couroucé, doncques France
delaissee, s'en alla en bataille à l'encontre des ennemys de la
foy catholicque, où il fut l'espace de dix ans, durant lesquelz
fist plusieurs choses dignes de louange et memoire. » Les
ouvrages traitant des « gestes et faictz » (v. 756) auxquels
Cretin fait allusion n'ont pas davantage de réalité que la
réputation de sainteté de Gauthier d'Yvetot, originalité de la
Chronique française que Cretin réaffirme un peu
plus loin (v. 798-802).
Dès son
apparition dans le récit, [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XIIIv nomme ce pape « Agapite
». Cretin, quant à lui, ne donne ce nom qu'au vers 804, soit
quarante-trois vers après la première mention du pape, ce qui
traduit peut-être un certain mésaise. Rien n'indique que Cretin
était très au fait des dates exactes ou approximatives du pontificat
d'Agapet IerAgapet Ier ( — ?) Pape de l’Église catholique romaine (535-536).
Cretin amplifie considérablement le
récit de [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIIIv, chez qui l'initiative de
remettre la lettre du pape à Clotaire un vendredi saint revient à
Gauthier et non au pape lui-même, et où il n'est pas question du
lieu où doit avoir lieu cette transaction, sinon à Soissons, dont
Cretin omet la mention : « Pensant que Clotaire, durant ce long
temps, estoit appaisé, se transporta à Romme par devers le pappe
Agapite, duquel en sa faveur impetra lettres au roy lors estant
à Soyssons, auquel il se retira le vendredy sainct, pensant que
ce jour religieux et devot aux chrestiens luy proufficteroit à
pitié et misericode. »
Cretin continue de
réécrire et d'amplifier [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIIIv : « Mais, les lettres du pappe
receues, quant Clotaire congneut Gaultier, esmeu de vieille
indignation comme de fraische rancune, print l'espee du plus
prouchain chevalier d'auprés de soy, et soubdain l'homme
occist. » L'invitation à considérer Gauthier d'Yvetot comme un
saint, tant pour ses actions que pour son martyre, est une
originalité de Cretin déjà évoquée aux v. 756-758.
Nous supprimons la préposition « de »,
erreur manifeste du copiste qui ne semble pas avoir saisi que
« Divetout » comporte déjà la préposition.
Nous corrigeons cette erreur manifeste du manuscrit de base. Tous les autres manuscrits donnent
bien la leçon « sauf ».
Nous comprenons ces vers ainsi : « Cela s'est passé dans une église, et
s'il y a un motif de salut dans cette affaire, c'est seulement parce
que cela s'est produit le jour du sacrifice du Christ ».
Cretin s'appuie sur [Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XIIIv : « Le
pappe, desplaisant en son couraige de la mort tant cruelle d'ung
si noble et innocent homme, en ung lieu et jour dedyé à faire
sollennité et recollement de la passion du Saulveur et
redempteur Jhesu Christ, [...]. » L'analogie de l'église comme
mère et du fidèle comme enfant in
utero est rendue possible par la liberté que prend
Cretin vis-à-vis de sa source, qui ne fait pas du lieu du meurtre un
élément aussi déterminant que sa date.
Lc
23 : 24 : « Jésus dit : « Père, pardonne-leur, car ils ne
savent ce qu'ils font. » »
Cette réflexion sur le pardon est de Cretin, qui
reformule une partie la prière du Notre Père :
« Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à
ceux qui nous ont offensés. »
Une fois encore, la réécriture de ce vers dans le manuscrit royal correspond à la correction d'un hiatus.
Construction en
ablatif absolu, fréquente chez Cretin, caractéristique de la prose
latine.
Cretin développe le récit de [Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XIIIv sans en
changer la teneur : « Incontinent [le pape Agapet] reprint Clotaire
et le admonnesta de fair restitution et satisfaction de ce trés
inique et enorme crime, aultrement et ou il ne le vouldroit
faire, qu'il seroyt mys et lyé en sentence d'excommunication. Le
roy ayant en crainte et reverence les admonnestemens du pape,
par le conseil des saiges, delivra les hoirs de Gaultier,
ensemble tous ceulx qui dosrenavant possederoient Yvetout, de la
foy, hommaige et domination des roys de France. Et par lettres
royaulx signees et scellees de ses saing et seel royal, les
conferma en pure et pleine liberté. Dont a esté faict que le
possesseur de ceste terre et villaige, jusques à maintenant,
sans contradiction s'est nommé roy. »
Cretin
paraît ici donner des gages d'authenticité, reposant sur une
observation personnelle de documents considérés comme d'autant plus
vrais qu'ils sont anciens (voir note du liv. I, v. 2589). En
réalité il ne fait que reprendre [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIIIv : « Laquelle
chose je trouve pour vrai avoir esté faicte l'an de grace cinq
cens trente six. » Il ignore cependant la suite : « Car
longtemps aprés, les Angloys jouyssans du pays de Normandye, et
comme se fust meu question et procés entre Jehan de Hollende,
Angloys, et le seigneyr d'Yvetout, sur ce que l'on disoit que
partie du revenu d'icelle terre chascun an estoit tenue et
obligee à la bourse du roy d'Angleterre, le prevost de Callet,
l'an de grace M CCCC XXVIII, par ordre judiciaire se instruisant
en la raison de ce procés, le jugea appartenir ainsi que l'ay
cydessus desclairé. » Ce qui suit dans [Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XIIIv-XIVr,
et qui porte sur Radegonde, a déjà été réécrit par Cretin plus haut,
v. 665-678.