Cretin débute
le livre II de la Chronique française en relatant un
épisode raconté à la fin du premier livre de [Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XIIv, où
l'avertissement qu'il contient contre l'imposition des revenus
ecclésiastiques n'était guère mis en exergue. Cretin omet également
l'ampleur exacte de ce nouvel impôt : « Moyennant la mort de
Childebert, pource qu'il n'avoit enfans, advint tout à Clotaire,
par laquelle succession receut le royaulme de France grant
accroissement. Mais, le royaulme augmenté, fut Clotaire surpris
d'avarice, car il excogita de prendre la tierce partie du revenu
des biens ecclesiastiques. »
Ps 104 : 15 : « Ne touchez pas à
mes oints ». En Jn 20 : 17, « Noli me tangere » traduit les propos que
Jésus adresse à Marie-Madeleine au moment de sa résurrection,
indiquant que sa présence n'est désormais plus physique mais
spirituelle : « Ne me touchez pas ; car je ne suis pas encore
monté vers mon Père ».
Cretin réécrit [La
Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIIv,
escamote l'idée qu'un seul prélat ose tenir tête à Clotaire, et
farcit le discours de l'archevêque de Tours de citations
scripturaires : « À la concupiscence duquel [Clotaire] les gens
d'Eglise consentans, ung seul qui estoit arcevesque de Tours y
resista, disant :
« Se tu ostes ce qui est à Dieu dedyé et
que tu veilles des greniers de povres le tiens remplir, Dieu
te ostera le royaulme. » De laquelle increpation
Clotaire, espouenté, delaissa ce qu'il avoit commencé. » Cet
archevêque de Tours n'apparaît pas dans le récit des
GCFbiblScopebiblScope, qui évoquent
une opposition collective :
« Li rois Clothaires fist crier et vout establir que toutes les
eglises li rendissent la tierce partie des fruiz. Mais cist
establissemenz fu cassez par la contradition des evesques
qui assentir ne s'i voudrent. »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume , p. 169)
Grégoire de Tours, liv. IV, indique que l'évêque de Tours en
question se nomme Injuriosus. Cretin ignore la fin du premier livre
des
Grandes Chroniques de La Chesnaye :
« En ce temps, entre les Françoys et Espaignotz estoit
contention et estrivement de celebrer la feste de Pasques,
car les Espaignotz observoient la feste le XIII jour
d'avril, et les Françoys le XX de mars. Mais ceste obstinee
diversité print fin par provision divine, car le samedi
sainct, quant les cathecumiens vindrent aux fonts de
salutaire regeneration, l'eaue secha aux Espaignotz jaçoit
qu'elle fust aux Françoys en habondance. Dit Gregoire de
Tours cecy estre advenu au temps de Chilperic. »
(
[La Chesnaye, Nicolas de], Les
grandes croniques, excellens faitz et vertueux gestes des trés illustres,
trés chrestiens, magnanimes et victorieux roys de France, Paris,
Galliot du Pré, 1514La Chesnaye, 1514, fol. XIIv)
Dans le ms. BnF, fr. 23146,
les vers 380-385 sont mis en évidence par une accolade et un
commentaire : « contre ceulx qui roullent l'eglese ».
Comme pour le livre I, où figurait déjà une « Remonstrance »
indiquée dans le titre courant du fol. 92v, les propos
moralisateurs de Cretin sont appuyés par le recours à la rime
équivoquée.
À qui Cretin songe-t-il ici ?
Signé le 18 août 1516 au cours du cinquième concile du Latran, le
concordat de Bologne permettait au roi de France de lever des
décimes sur le clergé, c'est-à-dire de taxer les revenus
ecclésiastiques. François Ier usa
de ce droit dès 1516, prétextant de la préparation d'une croisade
contre les Turcs, puis encore en 1518 et en 1523.
Cette réflexion relative à l'imposition des biens
ecclésiastiques est de Cretin, et rien ne lui correspond chez
[La Chesnaye, Nicolas de], Les
grandes croniques, excellens faitz et vertueux gestes des trés illustres,
trés chrestiens, magnanimes et victorieux roys de France, Paris,
Galliot du Pré, 1514La Chesnaye, 1514, fol. XIIv ni dans les
GCFbiblScopebiblScope. La levée d'impôts pour financer une croisade reste un
sujet de discussion de première importance au début du
xvie siècle.
Dans le ms. BnF
fr. 23146, en marge : « Clarmir, filz de Clotaire, alias
Cran ».
Selon le
DMF, « l'autre an » veut dire « l'an dernier » : Cretin
indique donc ici qu'il a lu quelque chose à propos de Cran dès
l'année précédent la composition/lecture de ce chapitre du livre II.
Or Cran n'est mentionné auparavant que sous ce nom raccourci, dans
le livre I (v. 4781, 4787 et 4879) : peut-être que Cretin prévoyait
de reporter ici la question du nom, ne jugeant pas utile, alors, de
donner tant de précisions pour un personnage qui n'était pas
central. Quoi qu'il en soit, on apprend par ce vers que le livre II
a été composé/lu environ un an après la fin du livre I, ce qui
constitue un rythme de rédaction très soutenu (sachant que Cretin a
d'autres charges ecclésiastiques). Cela étaye les plaintes de
l'écrivain, énoncées dans le prologue, quant au « lourd et pesant
faix » de son entreprise (v. 18).
Cretin
réécrit [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIIIr, qui est à l'origine de son
incertitude sur la forme du nom à donner. La Chronique
française omet par ailleurs de signaler que c'est pour
faire jurisprudence et non pas vindicte personnelle que Clotaire
décide d'écraser la rébellion de Chramne : « Clotaire, ayant receu
le royaulme, persevera de venger la temerité de Cran, aultrement
dit Cramire (car je trouve l'ung et l'aultre en escript),
saichant les aultres estre plus hardiz contre luy s'il ne
playoit le filz rebelle et desobeisssant. »
Ces quatre vers
résument bien la conception du travail historiographique selon
Cretin : ce n'est pas tant la vérité factuelle qui importe (établir
le nom des protagonistes, dont les variations sont le fruit
d'imperfections humaines) que déduire un sens moral aux événements
(ne pas s'en prendre à un parent) afin d'édifier son
public.
Ces
vers sont de Cretin, mais la comparaison de Clotaire et Chramne à
David et Absalon est reprise à
[La Chesnaye, Nicolas de], Les
grandes croniques, excellens faitz et vertueux gestes des trés illustres,
trés chrestiens, magnanimes et victorieux roys de France, Paris,
Galliot du Pré, 1514La Chesnaye, 1514, fol. XIIIr, qui l'emploie
dans un discours que Cretin réécrit un peu plus loin (voir v.
517-519). Cette comparaison se retrouve également dans les
GCFbiblScopebiblScope, et peut être
retracée jusqu'au liv. IV des
Histoires de Grégoire
de Tours.
Cretin s'appuie sur [Nicolas de La
Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIIIr :
« Par quoy [Clotaire], eslisant compaignye de gens d'armes,
marcha contre Cran, de la venue duquel, Cran adverty, s'en alla
à Connebault son voisin, roy de Acquitaine, afin que par l'aide
d'icelluy peust attraper et opprimer son pere en bataille. Mais
Connebault, deffuyant le roy Clotaire, se retira en la chappelle
Sainct Martin. Et comme hors de ce lieu ne peust estre amené par
aucunes proumesses, le feu mis dedans, fut bruslé avecques la
chappelle. » Cretin suppose, du fait de la référence à
l'église Saint-Martin, que Clotaire marche d'abord sur Tours, ce que
n'indique ni sa source, ni les
GCFbiblScopebiblScope. Ces dernières sous-entendent même que le roi lui-même
ne se rend pas à Tours, puisque ce sont
« [c]il qui de par le roi furent là [à Saint-Martin de Tours]
envoié pour lui prendre [qui] bouterent le feu ou mostier et
ardirent l'eglise. »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 174)
La nature des rénovations de l'église Saint-Martin de
Tours n'est pas détaillée dans [Nicolas de La Chesnaye],
Les
Grandes Chroniques, fol. XIIIr qui se limite à signaler
que « peu de temps aprés, commanda le roy estre restablye ». La
couverture d'étain apparaît dans les
GCFbiblScopebiblScope :
« Mais li rois [Clotaire], qui restorer vot le domage que il
avoit fet à saint Martin, refist faire l'eglise plus riche
et plus noble qu'ele n'avoit esté devant, et la fist covrir
d'estain moult richement. »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 175)
Les alliances successives que noue Chramne avec « Connebault
[...], roy d'Acquitaine » (v. 436) et avec le « conte de
Bretaigne dit Senabut » (v. 464-465) résultent d'une erreur
que Cretin reprend à [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes
Chroniques, fol. XIIIr. Dans les
GCFbiblScopebiblScope, Chramne fait
appel à « Conaber », qui est roi de « Bretaigne la Petite » et
gendre de « Guillercaire le duc d'Aquitaine ». C'est ce dernier
qui, apeuré, s'enfuit à Saint-Martin de Tours et meurt brûlé dans le
feu bouté par les envoyés de Clotaire. Ensuite, Clotaire entre en
Bretagne pour affronter l'armée de son fils Chramne et du roi
« Conaber »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 174-175)
. Chez [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes
Chroniques, ce personnage est dédoublé dans les figures
de Connebault et Senabut.
Cretin amplifie
considérablement le récit de [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XIIIr : « Incontinent, Cran,
sans demeure, alla à Senabut, conte de Bretaigne, où ses gens
d'armes receuz qui estoient en fuytte, comme il eust assemblé
grant armee en terre et en mer, le filz inique et armé accourt
au misericordieux et piteable pere. »
Cretin
s'appuie sur [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIIIr : « Les armees de l'ung et de
l'aultre ordonnees à batailler, fut essayé de faire paix par
aucuns ambassadeurs. Clotaire denyant les conditions d'icelle
paix, convint combatre. » Des tentatives similaires de
conclure un accord de paix in
extremis, celles-ci réussies, sont rapportées aux v.
3532-3557, 4956-4967 et 5074-5087.
Cette transition est
de Cretin et rien ne lui correspond dans ses deux sources
principales. La formule « on peut icy penser » ne relève donc pas
que de la rhétorique de la prétérition et de l’enargeia : l’historiographe signale explicitement qu’il
imagine la scène. La rime équivoque des v. 497-498, ainsi que les
suivantes et la comparaison animalière, signalent que Cretin passe à
un autre régime d'écriture relevant de l’épique.
Cretin
amplifie la prière de Clotaire, qui chez [Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XIIIr ne
compte qu'une phrase : « Mais saichant le pere [Clotaire]
combien que l'yssue de bataille est doubteuse, avant toutes
choses, impla l'aide de Dieu, disant : « Juste Dieu,
regarde ton serviteur, et me veuilles impartir le
jugement que as fait au roy David de son filz
Absalon. » » Les
GCFbiblScopebiblScope relatent
quant à elles une longue prière, dans laquelle Clotaire cherche
à justifier l'action guerrière entreprise contre un fils décidé
à lui prendre sa place au prix d'un parricide.
Rappel
du v. 528 et de la prière de Clotaire.
Cretin développe de façon
très singulière l'unique phrase que [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIIIr consacre à
cette bataille : « Et par ainsi les deux armees se joingnyrent en
bataille. L'esperance de victoire fut longuement doubteuse,
laquelle finablement tourna à Clotaire. » L'ampleur donnée à
la description du comportement héroïque de Clotaire lors d'une
bataille ayant par ailleurs laissé un souvenir très minime dans
l'histoire de France, morceau auquel rien ne correspond dans les
deux sources principales de Cretin, invite à penser que l'auteur
attachait à cette première confrontation martiale du livre II une
importance spécifique. Outre l'aspect topique de ce type de passage,
relevant du lieu épique de l'
aristie (ou
série d'exploits individuels rendant le héros digne d'être chanté),
il faut peut-être y voir un caractère spéculaire, Cretin évoquant
par transparence la charge de cavalerie qu'a personnellement menée
François I
er à la bataille de Marignan.
Sur les rapports entre chronique et épopée chez les Rhétoriqueurs,
voir
Provini, Sandra, « Le renouveau du poème
héroïque en France au début de la Renaissance : Le Voyage de
Venise de Jean Marot (1509) », L’épopée en vers dans la
littérature française, dir. Jean-Marie Roulin, Cahiers de
l’AIEF, no 65, mai 2013, p. 261-276Provini, 2013 et
Melde, Daniel et Provini, Sandra (dir.), Epic
Writing in France around 1500 within the European Humanist Context,
dossier des Cahiers de recherches médiévales et humanistes, no 43, 2022Melde Provini, 2022.
Cretin ne paraît guère gêné par
l'exécution d'une famille princière. Il reprend [Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XIIIr :
« Les ennemys furent chassez et profligez, entre lesquelz fut
occise grant partie des Bretons et Cran empoigné avec sa femme
et ses deux filz, lequel par le commandement du roy, lyé par le
bourreau dessus ung banc, fut ars et bruslé avecques sa femme et
ses deux filz. De ce tourment fut Cran puny pour la rebellion
par luy conceue contre son pere. » Les
GCFbiblScopebiblScope parlent non de
fils de Chramne, mais bien de filles.
Cette morale est de Cretin.
Cretin s'étend longuement sur cet épisode que [Nicolas de La
Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIIIr évoque
plus brièvement : « Cran puny de punition meritee, son pere
[Clotaire], ayant memoire du benefice qu'il avoit de Dieu receu,
retournant en France, s'en alla au sepulchre Sainct Martin,
rendant graces à Dieu de ses benefices. Et le temple enrichy de
trés larges dons, requist remission des offences du temps
passé. » Un tel souci pour le patrimoine de l'Eglise fait écho
à deux poèmes de Cretin : le rondeau XXVII « faict par ledict Cretin
au nom de la chapelle du Boys de Vincennes » et l’épître XLVIII «
dudit Cretin au nom de la Chappelle du bois de Vincennes, audict
Seigneur » (
Chesney, Kathleen (éd.), Œuvres
poétiques de Guillaume Cretin, Paris, Firmin-Didot, 1932Chesney, 1932, p. 56 et 228), respectivement composées en
1515-1518 et 1522.
Cretin suit [Nicolas de La Chesnaye],
Les
Grandes Chroniques, fol. XIIIr : « Bientost aprés,
[Clotaire] retourna à Soyssons. », mais l'utilisation du mot
« pelerinaige » (v. 619) rappelle le récit correspondant des
GCFbiblScopebiblScope :
« En France retorna quant il out parfet son pelerinage. »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 189)
La phrase qui suit chez [Nicolas de La Chesnaye],
Les
Grandes Chroniques, fol. XIIIr, fait l'objet d'une
réécriture et d'une amplification dans le chapitre 3 : « Et dès
incontinent (comme c'est la vaine coustume de la noblesse de
France) se applicqua à chacer et prendre les bestes saulvaiges,
en laquelle chace se delectant à courir et cryer plus qu'il
n'est digne et decent à ung roy, tomba en griefve malladye, de
laquelle, aprés le cinquante et ungyesme an de son regne, fut
assoupi, assistans Aribert, Gontran, Childeric et Sygebert, ses
quattre filz successeurs. ». Cretin traite dans le chapitre 2
de ce qui suit cette phrase, c'est-à-dire les différents mariages de
Clotaire et l'affaire de Gauthier d'Yvetot.