Cretin débute
le livre II de la Chronique française en relatant un
épisode raconté à la fin du premier livre de [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIIv, où
l'avertissement qu'il contient contre l'imposition des revenus
ecclésiastiques n'était guère mis en exergue. Cretin omet également
l'ampleur exacte de ce nouvel impôt : « Moyennant la mort de
Childebert, pource qu'il n'avoit enfans, advint tout à Clotaire,
par laquelle succession receut le royaulme de France grant
accroissement. Mais, le royaulme augmenté, fut Clotaire surpris
d'avarice, car il excogita de prendre la tierce partie du revenu
des biens ecclesiastiques. »
Dans le ms. BnF, fr. 23146, les vers 380-385 sont
mis en évidence par une accolade et un commentaire : « contre
ceulx qui roullent l'eglese ».
Ps 104 : 15 : « Ne touchez pas
à mes oints ». En Jn 20 : 17, « Noli me tangere » traduit
les propos que Jésus adresse à Marie-Madeleine au moment de sa
résurrection, indiquant que sa présence n'est désormais plus
physique mais spirituelle : « Ne me touchez pas ; car je ne
suis pas encore monté vers mon Père ».
Cretin réécrit [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XIIv,
escamote l'idée qu'un seul prélat ose tenir tête à Clotaire, et
farcit le discours de l'archevêque de Tours de citations
scripturaires : « À la concupiscence duquel [Clotaire] les gens
d'Eglise consentans, ung seul qui estoit arcevesque de Tours y
resista, disant : « Se tu ostes ce qui est à Dieu dedyé et
que tu veilles des greniers de povres le tiens remplir, Dieu
te ostera le royaulme. » De laquelle increpation
Clotaire, espouenté, delaissa ce qu'il avoit commencé. »
Cet archevêque de Tours n'apparaît pas dans le récit des
GCF, liv. II, chap. 18 (vol. 1, p. 169), qui
évoquent une opposition collective : « Li rois Clothaires fist
crier et vout establir que toutes les eglises li rendissent la
tierce partie des fruiz. Mais cist establissemenz fu cassez par
la contradition des evesques qui assentir ne s'i
voudrent. » Grégoire de Tours, liv. IV, indique que
l'évêque de Tours en question se nomme Injuriosus. Cretin ignore la
fin du premier livre de [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIIv : « En ce temps, entre les
Françoys et Espaignotz estoit contention et estrivement de
celebrer la feste de Pasques, car les Espaignotz observoient la
feste le XIII jour d'avril, et les Françoys le XX de mars. Mais
ceste obstinee diversité print fin par provision divine, car le
samedi sainct, quant les cathecumiens vindrent aux fonts de
salutaire regeneration, l'eaue secha aux Espaignotz jaçoit
qu'elle fust aux Françoys en habondance. Dit Gregoire de Tours
cecy estre advenu au temps de Chilperic. »
Comme
pour le livre I, où figurait déjà une « Remonstrance » indiquée dans
le titre courant du f. 92v, les propos moralisateurs de Cretin sont
appuyés par le recours à la rime équivoquée.
À qui Cretin songe-t-il ici ?
Signé le 18 août 1516 au cours du cinquième concile du Latran, le
concordat de Bologne permettait au roi de France de lever des
décimes sur le clergé, c'est-à-dire de taxer les revenus
ecclésiastiques. François Ier usa de ce
droit dès 1516, prétextant de la préparation d'une croisade contre
les Turcs, puis encore en 1518 et en 1523.
Cette réflexion relative à l'imposition des biens
ecclésiastiques est de Cretin, et rien ne lui correspond chez [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XIIv ou dans
les GCF, liv. II, chap. 18 (vol. 1, p. 169). La levée
d'impôts pour financer une croisade reste un sujet de discussion de
première importance au début du XVIe
siècle.
Dans le ms. BnF fr. 23146, en marge : « Clarmir,
filz de Clotaire, alias Cran ».
Cretin
réécrit [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol.
XIIIr, qui est à l'origine de son incertitude sur la forme du nom à
donner. La Chronique française omet par ailleurs de
signaler que c'est pour faire jurisprudence et non pas vindicte
personnelle que Clotaire décide d'écraser la rébellion de Chramne :
« Clotaire, ayant receu le royaulme, persevera de venger la
temerité de Cran, aultrement dit Cramire (car je trouve l'ung et
l'aultre en escript), saichant les aultres estre plus hardiz
contre luy s'il ne playoit le filz rebelle et
desobeisssant. »
Ces quatre vers résument
bien la conception du travail historiographique selon Cretin : ce
n'est pas tant la vérité factuelle qui importe (établir le nom des
protagonistes, dont les variations sont le fruit d'imperfections
humaines) que déduire un sens moral aux événements (ne pas s'en
prendre à un parent) afin d'édifier son public.
Ces
vers sont de Cretin, mais la comparaison de Clotaire et Chramne à
David et Absalon est reprise à [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIIIr, qui l'emploie dans un discours
que Cretin réécrit un peu plus loin (voir v. 517-519). Cette
comparaison se retrouve également dans les GCF, liv.
II, chap. 19 (vol. 1, p. 176), et peut être retracée jusqu'au liv.
IV des Histoires de Grégoire de Tours.
Cretin s'appuie sur [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIIIr : « Par
quoy [Clotaire], eslisant compaignye de gens d'armes, marcha
contre Cran, de la venue duquel, Cran adverty, s'en alla à
Connebault son voisin, roy de Acquitaine, afin que par l'aide
d'icelluy peust attraper et opprimer son pere en bataille. Mais
Connebault, deffuyant le roy Clotaire, se retira en la chappelle
Sainct Martin. Et comme hors de ce lieu ne peust estre amené par
aucunes proumesses, le feu mis dedans, fut bruslé avecques la
chappelle. » Cretin suppose, du fait de la référence à
l'église Saint-Martin, que Clotaire marche d'abord sur Tours, ce que
n'indique ni sa source, ni les GCF, liv. II, chap. 19
(vol. 1, p. 174). Ces dernières sous-entendent même que le roi
lui-même ne se rend pas à Tours, puisque ce sont « [c]il qui de
par le roi furent là [à Saint-Martin de Tours] envoié pour lui
prendre [qui] bouterent le feu ou mostier et ardirent
l'eglise. »
La nature des rénovations de l'église Saint-Martin de
Tours n'est pas détaillée dans [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIIIr qui se limite à signaler que
« peu de temps aprés, commanda le roy estre
restablye ». La couverture d'étain apparaît dans les
GCF, liv. II, chap. 19 (vol. 1, p. 175) :
« Mais li rois [Clotaire], qui restorer vot le domage que
il avoit fet à saint Martin, refist faire l'eglise plus riche et
plus noble qu'ele n'avoit esté devant, et la fist covrir
d'estain moult richement. »
Les alliances successives que noue Chramne avec « Connebault
[...], roy d'Acquitaine » (v. 436) et avec le « conte
de Bretaigne dit Senabut » (v. 464-465) résultent d'une
erreur que Cretin reprend à [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIIIr. Dans les GCF,
liv. II, chap. 19 (vol. 1, p. 174-175), Chramne fait appel à
« Conaber », qui est roi de « Bretaigne la
Petite » et gendre de « Guillercaire le duc
d'Aquitaine ». C'est ce dernier qui, apeuré, s'enfuit à
Saint-Martin de Tours et meurt brûlé dans le feu bouté par les
envoyés de Clotaire. Ensuite, Clotaire entre en Bretagne pour
affronter l'armée de son fils Chramne et du roi
« Conaber ». Chez [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, ce personnage est dédoublé dans les figures
de Connebault et Senabut.
Cretin amplifie
considérablement le récit de [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIIIr : « Incontinent, Cran, sans
demeure, alla à Senabut, conte de Bretaigne, où ses gens d'armes
receuz qui estoient en fuytte, comme il eust assemblé grant
armee en terre et en mer, le filz inique et armé accourt au
misericordieux et piteable pere. »
Cretin
s'appuie sur [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques,
fol. XIIIr : « Les armees de l'ung et de l'aultre ordonnees à
batailler, fut essayé de faire paix par aucuns ambassadeurs.
Clotaire denyant les conditions d'icelle paix, convint
combatre. » Des tentatives similaires de conclure un
accord de paix in extremis,
celles-ci réussies, sont rapportées aux v. 3532-3557, 4956-4967 et
5074-5087.
Cette transition est de Cretin et rien ne lui
correspond dans ses deux sources principales. La formule « on peut
icy penser » ne relève donc pas que de la rhétorique de la
prétérition et de l’enargeia :
l’historiographe signale explicitement qu’il imagine la scène. La
rime équivoque des v. 497-498, ainsi que les suivantes et la
comparaison animalière, signalent que Cretin passe à un autre régime
d'écriture relevant de l’épique.
Cretin
amplifie la prière de Clotaire, qui chez [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIIIr ne compte
qu'une phrase : « Mais saichant le pere [Clotaire] combien
que l'yssue de bataille est doubteuse, avant toutes choses,
impla l'aide de Dieu, disant : « Juste Dieu, regarde ton
serviteur, et me veuilles impartir le jugement que as
fait au roy David de son filz Absalon. » »
Les GCF, liv. II, chap. 19 (vol. 1, p. 175-176)
relatent quant à elles une longue prière, dans laquelle Clotaire
cherche à justifier l'action guerrière entreprise contre un fils
décidé à lui prendre sa place au prix d'un parricide.
Rappel
du v. 528 et de la prière de Clotaire.
Cretin développe de façon
très singulière l'unique phrase que [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XIIIr consacre à cette bataille
: « Et par ainsi les deux armees se joingnyrent en bataille.
L'esperance de victoire fut longuement doubteuse, laquelle
finablement tourna à Clotaire. » L'ampleur donnée à la
description du comportement héroïque de Clotaire lors d'une bataille
ayant par ailleurs laissé un souvenir très minime dans l'histoire de
France, morceau auquel rien ne correspond dans les deux sources
principales de Cretin, invite à penser que l'auteur attachait à
cette première confrontation martiale du livre II une importance
spécifique. Outre l'aspect topique de ce type de passage, relevant
du lieu épique de l'aristie (ou série
d'exploits individuels rendant le héros digne d'être chanté), il
faut peut-être y voir un caractère spéculaire, Cretin évoquant par
transparence la charge de cavalerie qu'a personnellement menée
François Ier à la bataille de Marignan.
Sur les rapports entre chronique et épopée chez les Rhétoriqueurs,
voir Sandra Provini, « Le renouveau du poème héroïque en France au
début de la Renaissance : Le Voyage de Venise de Jean
Marot (1509) », L’épopée en vers dans la littérature
française, dir. Jean-Marie Roulin, Cahiers de
l’AIEF, n° 65, mai 2013, p. 261-276 ; Epic
Writing in France around 1500 within the European Humanist
Context, dir. Daniel Melde et Sandra Provini,
Cahiers de recherches médiévales et humanistes,
n° 43, 2022-1.
Cretin ne paraît guère gêné par
l'exécution d'une famille princière. Il reprend [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIIIr : « Les
ennemys furent chassez et profligez, entre lesquelz fut occise
grant partie des Bretons et Cran empoigné avec sa femme et ses
deux filz, lequel par le commandement du roy, lyé par le
bourreau dessus ung banc, fut ars et bruslé avecques sa femme et
ses deux filz. De ce tourment fut Cran puny pour la rebellion
par luy conceue contre son pere. » Les GCF,
liv. II, chap. 19 (vol. 1, p. 176-177) parlent non de fils de
Chramne, mais bien de filles.
Cette morale est de Cretin.
Cretin s'étend longuement sur cet épisode que [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIIIr évoque plus
brièvement : « Cran puny de punition meritee, son pere
[Clotaire], ayant memoire du benefice qu'il avoit de Dieu receu,
retournant en France, s'en alla au sepulchre Sainct Martin,
rendant graces à Dieu de ses benefices. Et le temple enrichy de
trés larges dons, requist remission des offences du temps
passé. » Un tel souci pour le patrimoine de l'Eglise fait
écho à deux poèmes de Cretin : le rondeau XXVII « faict par ledict
Cretin au nom de la chapelle du Boys de Vincennes » et l’épître
XLVIII « dudit Cretin au nom de la Chappelle du bois de Vincennes,
audict Seigneur » (éd. Chesney, p. 56 et 228), respectivement
composées en 1515-1518 et 1522.
Cretin suit [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XIIIr : « Bientost aprés,
[Clotaire] retourna à Soyssons. », mais l'utilisation du
mot « pelerinaige » (v. 619) rappelle le récit
correspondant des GCF, liv. II, chap. 22 (vol 1, p.
189) : « En France retorna quant il out parfet son
pelerinage. » La phrase qui suit chez [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XIIIr, fait l'objet
d'une réécriture et d'une amplification dans le chapitre 3 :
« Et dès incontinent (comme c'est la vaine coustume de la
noblesse de France) se applicqua à chacer et prendre les bestes
saulvaiges, en laquelle chace se delectant à courir et cryer
plus qu'il n'est digne et decent à ung roy, tomba en griefve
malladye, de laquelle, aprés le cinquante et ungyesme an de son
regne, fut assoupi, assistans Aribert, Gontran, Childeric et
Sygebert, ses quattre filz successeurs. ». Cretin traite
dans le chapitre 2 de ce qui suit cette phrase, c'est-à-dire les
différents mariages de Clotaire et l'affaire de Gauthier d'Yvetot.