La réécriture que propose Cretin de [Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XXIr semble
signaler comme un détail la mise à l'abri des richesses, alors qu'il
s'agit du principal motif de l'installation de Frédégonde à
Notre-Dame de Paris : « Chilperic occis, Fredegonde, craignant
perdre ses biens, se transporta avecques toutes ses richesses en
l'eglise de la benoiste dame Marie de Paris, comme en lieu sacré,
seur et sauf, laquelle fut liberallement receue par l'evesque du
lieu. » De façon symptomatique, Cretin omet de rapporter l'événement
décrit dans la phrase suivante, et qui porte encore sur des
questions de trésor : « Le trezor qui estoit vers Chilperic au bourg
de Callet prindrent aucuns officiers domestiques, et à Childebert le
porterent. » Par ailleurs, les GCF, liv. III, chap.
20 (vol. 1, p. 316) conservent le nom du prélat que Cretin ne nomme
pas : « Li evesques Renemons la reçut, lui et toutes ses choses.
»
La
Chronique française ne donne pas une image claire
de la transmission des différentes parties de l'ancien royaume de
Clotaire après le partage de 561. Alors que Cretin semblait
jusqu'ici (v. 1113 et 3496) attribuer à Gontran l'héritage du
royaume de Paris après la mort de Caribert, le fils de Chilpéric,
roi de Soissons, est ici présenté comme l'héritier du royaume de
Paris dont Gontran exerce la régence après la mort de Chilpéric. Cet
ordre de succession est encore plus explicite aux v. 4017-4018. Par
ailleurs, Cretin ne signale pas que cette régence est demandée par
Frédégonde elle-même, s'écartant du témoignage de [Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XXIr : « Mais
Fredegonde desirant plus seurement donner conseil et ordre à ses
besongnes et à son filz, envoya par ses messagers prier Gontran, roy
d'Orleans, qu'il fust tuteur d'elle et de Clotaire. Riens ne tarda
Gontran, venant à Paris, sortit la royne de la ville et alla au
devant de luy. »
Cet événement
est évoqué à l'endroit correspondant dans les GCF,
liv. III, chap. 20 (vol. 1, p. 316) : « Après revint li rois
Childebers, mès li citoien li devéerent l'entrée et li fermerent les
portes. » [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XXIr y fait référence un peu plus tard,
au moment d'évoquer le conflit entre Gontran et Childebert : « Peu
après, Childebert, que les Parisiens après la mort de Chilperic
venant à Paris n'avoient voulu recevoir, envoya [...] ».
Nous corrigeons « pense » en
« pensee », afin de se conformer à la métrique et au sens du vers.
Cretin est ici si proche de [Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XXIr que la
Chronique française n'offre qu'une versification
de sa source : « La tuytion de son nepveu prinse et acceptee,
Gontran commanda porter l'enfant Clotaire par toutes les
principalles villes du royaulme. Et les seigneurs qui le portoient
les villes recevoient au serment de fidélité au nom de Gontran.
»
Cretin, réécrivant [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XXIr qui est plus
explicite, ne précise pas le sujet de la phrase, identique à celui
de la précédente : « Mais Gontran, non ignorant l'inconstance
populaire, comme il estoit en l'eglise de Nostre Dame où assistoit
grant tourbe de peuple, silence faicte, va dire : [...]. »
Cette caractérisation des Parisiens est de Cretin et ne figure
pas dans le discours de Gontran tel que le rapportent [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XXIr et
les GCF, liv. III, chap. 20 (vol. 1, p.
318).
Contradiction patente avec
l'information donnée au v. 1113, selon laquelle Gontran, et non
Chilpéric, avait hérité du royaume de Paris après la mort de
Caribert.
Ce serment est une
addition de Cretin au discours de Gontran par rapport à ses deux
sources principales.
Le
vocabulaire choisi par Cretin donne l'impression que le droit est du
côté de Childebert, impression qui ne ressort pas du tout du texte
de [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques,
fol. XXIr dont il s'inspire : « Durant ce temps, furent aucuns
mouvemens de guerre, Gontran repetant et reprenant les lieux et
places que Childebert occupoit. » Cretin omet la phrase suivante : «
Mais Ganesque, comte de Poictiers soustenant le party de Childebert,
tint soubz sa foy les Lymosins et Poictevins et davantage essaya
avoir les Tourengelz. Toutesvoyes, resistant l'arcevesque de la
ville de Tours, persista la cité en la foy de Gontran. »
À l’évidence, le terme d’ «
elegant », pour qualifier l’orateur, est significatif pour Cretin,
qui le substitue à « eloquent », qui apparaît dans les autres
témoins du livre II. Dans la Rhétorique à Herennius
(livre IV), « l’élégance » est une des trois qualités du style
(elocutio), avec «
l’agencement des mots » et la « beauté ». En particulier, «
l’élégance est ce qui fait que chaque idée paraît exprimée dans une
langue pure et intelligible. On y distingue correction du latin et
clarté. » Il s’agit ainsi de ne pas faire de fautes de grammaire, et
d’employer des mots simples et appropriés (bibl). Dans son Grant et
vray art de pleine rhetorique, Pierre Fabri,
contemporain de Cretin, reprend pratiquement mot pour mot le traité
antique, en faisant de l’élégance une sous partie de l’ « eloquence
», qui consiste à parler purement et clairement, afin de rendre le
discours adapté à la chose dont il parle, sans superfluité (bibl). Sans doute la réécriture de
Cretin, dans le manuscrit royal, limitant la louange de l'éloquence à celle de l'élégance, vise-t-elle à modérer l'éloge de
la maîtrise oratoire de ce personnage, pour un discours flatteur aux
arguments fallacieux, où seuls les mots, et non les idées, sont bien choisis.
C'est la deuxième
apparition (voir v. 3458-3459 et 3477) de ce personnage que
Cretin paraît initialement tenir en estime, et dont il modifie
l'orthographe du nom par rapport à [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XXIr qu'il
reprend : « Peu après, Childebert, que les Parisiens après la
mort de Chilperic venant à Paris n'avoient voulu recevoir,
envoya Gillon arcevesque de Rains avec aultres nobles et grans
seigneurs en ambassade vers Gontran. Les mabassadeurs receuz,
Gillon en saharengue usant de parolles blandissantes, au
commencement à Dieu graces rendit que à Gontran clement et très
puissant roy avoit baillé pure paix. » Les GCF,
liv. III, chap. 22 (vol. 1, p. 325) l'appellent « Giles li
arcevesques de Rains ».
Réminiscence du bon pasteur évoqué
par Luc 15 : 3-7 et Jean 10 : 11-16.
Cette harengue de 34 vers est l'une des plus longues prises de
parole dans le livre II de la Chronique
française. Pour une raison qui n'est pas entièrement
claire et qui doit dépasser le simple goût de l'auteur pour les
discours, Cretin amplifie considérablement le discours de
Gontran qu'il trouve chez [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XXIr : « “Maulvais, dist il
[Gontran], et inique prelat, toy parlant elegamment, je ne
preste voluntiers mon ouye à tes blandicemens et flateries, car
comme entre tous les aultres qui sont vivans, tu soyes le plus
traistre et desloyal soubz umbre de ce rocquet et vestement de
lin, demonstrant et simulant saincteté. Par fraulde et prodition
deçoys et trompes le monde. Par ton conseil plusieurs villes qui
à moy appartiennent son arses et bruslees.” » Voir le passage
équivalent dans les GCF, liv. III, chap. 22 (vol.
1, p. 325).
Cretin
introduit parmi les messagers une hiérarchie qui n'est pas chez [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XXIr : « Mais
l'altre des ambassadeurs declairant en peu de langaige le mandement
de Childebert, commensa à dire : [...]. »
Cretin
réunit en une seule prise de parole les deux interventions de
l'ambassadeur que rapporte [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XXIr-XXIv : « “Nostre
glorieux roy Childebert commande nous a de toy repeter sa
portion du royaulme paternel que luy as ostée.” Respondit
Gontran [...]. Et pour ce que l'ambassadeur entendit en vain
estriver contre le roy : “Nous voyons, dit il, que nostre
legation ne proufficte. Le reste, c'est pour faire fin que nous
voullons quelque chose impetrer de ta justice. Devers toy est
Fredegonde, vefve de Chilperic, laquelle Sigebert pere de nostre
prince et a fait mourir depuis peu de jours en ça. Chilperic a
occis femme digne de grande punition. Pour ce demande Childebert
ceste cy luy estre envoyee, laquelle pour la crudelité et
horreur de ses crimes et delitz fera punyr selon ses merites.”
Respondit Gontran [...]. » Cet échange reproduit ce que
rapportent les GCF, liv. III, chap. 22 (vol. 1,
p. 325-326).
Cretin
reporte ici la première réponse donnée par Gontran dans son dialogue
avec l'ambassadeur chez [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XXIr : « Respondit Gontran que dés
longtemps avoit à ce rendu responce, riens n'avoir de Childebert
usurpé, oultre la forme des conventions entre eulx faictes, pour
raison de quoy avoit intention de retenir tout ce que legitimement
et justement possedoit, sinon tant seullement ce qu'il auroit
deliberé donner par sa grace ou pour sa liberalité. » Il est
intéressant de noter que Cretin n'a pas reproduit cette dernière
clause, dont l'enseignement serait que les rois disposent du royaume
comme d'un bien ordinaire et jouissent du droit d'en aliéner tout ou
partie, ce qui n'est pas concevable au début du XVIe siècle. Les GCF, liv.
III, chap. 22 (vol. 1, p. 326) sont moins explicites, et évoquent
seulement la possibilité pour Gontran de déroger aux conventions «
se ce n'est par grâce et par amistié. »
Cette réponse
correspond à la deuxième prise de parole de Gontran dans son échange
avec l'ambassadeur tel que le rapporte [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XXIv : « Respondit
Gontran à l'ambassadeur que luy sembloit inique et desraisonnable de
ravyr à punition une femme anoblye de dignité royalle, laquelle
aussi point ne cuydoit estre coulpable des cas que l'on luy
imposoit. »
Cretin reprend
et amplifie ce discours à [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XXIv, tout en escamotant la
place prééminente que ce dernier accorde au locuteur : « Et par
ainsi les ambassadeurs se departans sans proffitter en leur
legation, le principal parleur va dire : “Gontran grant roy,
puisque reffuses la paix, saiches que la coignee dont ton frere
a esté occis pend à ton chief.” » Les GCF, liv.
III, chap. 22 (vol. 1, p. 326-328) enregistrent encore, entre la
deuxième réponse de Gontran et cette ultime menace d'un
ambassadeur, un échange entre Gontran Boson et Gontran à propos
de Gondovald.
Cretin
précise à qui Gontran ordonne de dégrader les ambassadeurs de
Childebert, à l'inverse de [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XXIv qu'il reprend : « À ces
parolles, esmeu le roy, les ambassadeurs commanda expulser et jecter
hors du palais, et cheminans par la voye les fist de fange et ordure
contaminer et soueiller, dont entre les roys furent provoquees et
incitees griefves inimitiez. »
Cretin ne précise pas que c'est à l'initiative de
Gontran que Frédégonde est envoyée à Rouen, mais il exagère
l'isolement de la reine tel que le rapporte [Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XXIv. En
outre, il impute à la seule Frédégonde, à l'inverse de sa source, la
chute de Prétextat : « Gontran après ce envoya Fredegonde à
Neustrie, dit Normandie, où elle habiteroit assez près de Rouen, à
laquelle aucuns nobles de France, comme s'ilz eussent eu pitié de sa
fortune, se offirrent luy promectans aider de tout leur pouoir.
Quant fut congneu que Pretexe, que Chilperic avoit eu prisonnier,
estoit delivré par Gontran, moult fut trise et dolente Fredegonde
que decheute de la haultesse de royalle dignité, estoit tant peu
prisee. » L'omission des soutiens que reçoit Frédégonde en Normandie
est dommageable au bon fonctionnement du récit, puisque Cretin y
fait référence plus loin comme d'une chose acquise (voir v.
4476-4481).
Cretin, pas plus que [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XXIv qu'il suit,
n'explique en quoi consiste la faveur de Brunehaut, et à quoi est dû
son retour en grâce, sauf à considérer que la libération de
Prétextat constitue par elle-même une victoire pour Brunehaut : «
Avecques ce, pour sa douleur accroistre, luy venoit en memoire la
presente felicité de Brunechilde, qu'elle veoit plus puissante que
soy et plus honnoree. »
Cretin suit de près [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XXIv, au compte
rendu de qui il retranche les circonstances de l'échec de Hauldry :
« De laquelle envye ceste femme tormentee, secretement appella
quelque homme nommé Hauldry, hardy et acoustumé à faire meurdres,
lequel elle chargea de grandes et belles promesses s'il tuoit la
royne Brunechilde. Marché fait de ceste occision, Hauldry, ayant
acquis familiarité et conversation avecques la Royne Brunechilde,
par blandicemens et flateries de jour en jour, toutesvoyes apperceu
plus grant blandiceur vint en suspition. Apprehendé et par tourmens
affligé, le crime confessa, pour lequel fustigé et diffamé fut
envoyé à Fredegonde, laquelle comme femme de sang luy fist trancher
piedz et mains, le arguant de negligence et paresse, pour ce que
comme lasche et failly avoit passé l'occasion de occir Brunechilde,
ou pour ce qu'elle voulloit monstrer et signifier ne luy avoir
commandé aucune chose de cestuy homicide. » Dans les
GCF, liv. III, chap. 23 (vol. 1, p. 331), le nom
de l'assassin mandaté par Frédégonde est orthographié « Holeriques
». Jules Viard, l'éditeur des GCF, signale que ce nom
est issu d'une erreur de compréhension du texte source d'Aimoin, qui
dit clericum quendam : le c initial a été lu comme un o.
Soucieux de situer
cet assassinat hors d'une église, Cretin élabore à partir du récit
très bref de [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XXIv : « Dosrenavant, print Gontran
sollicitude de poursuyvyr les coulpables de la mort de Chilperic,
entre lesquelz Cherulphe, accusé qui avoit esté son premier
cubiculaire, s'en fouyt au sepulchre Sainct Martin de Tours, où
finablement par le commandement de Gontran et de Claude fut à force
de playes occis, ses biens, dont très riche estoit desclairez,
confisquez. » Les GCF, liv. III, chap. 24 (vol. 1, p.
332-337) donnent un récit plus détaillé et assez différent,
précisant que « par Fredegonde li [Gontran] fu dit que Berulphes,
qui estoit maistres chambellens dou palais, avoit esté chevetains et
principaus dou fait. » L'accusation est manifestement fausse et
fondée sur un désir de vengeance : « Pour ce [Frédégonde] l'acusa
que il l'avoit lessié et que il ne voloit demorer ovec lui
[Frédégonde]. » C'est probablement dans les GCF, liv.
III, chap. 24 (vol. 1, p. 335-336) que Cretin a trouvé les
informations qu'il rapporte à propos de Claude : « Uns tiex hons,
qui avoit non Claudies, se poroffri au roi et li dist que il avoit
trové bon procureor de tel besoigne. Li rois li promist grant loier
se il povoit ce faire. Atant s'en parti et vint à Eberulphe, et li
jura par Dieu et par ses sains que il ne troveroit nului qui mieuz
li peust ne vosist aidier vers le roi que il feroit. Li malicieus
pensoit bien que il ne le povoit autrement mieuz decevoir que par
son faus sairement ; cil le crut qui cuida que il li deist voir pour
le sairement que il li avoit fait. » La mise à mort a ensuite lieu
dans l'église, à l'inverse de ce que rapporte Cretin.
Cette morale du chapitre est de Cretin. Sur l'usage
de l'épiphonème, voir la note du v. 2956.