Dans le
prologue du Quadrilogue Invectif, Alain Chartier
réfute l’idée que les maux qui frappent alors la France (en 1422,
elle est plongée en pleine guerre de Cent ans et en plein conflit
civil entre Bourguignons et Armagnacs : sa noblesse a été décimée
lors de la bataille d’Azincourt, le peuple souffre de pillages
réguliers et le roi fou, Charles VI, a accordé un traité honteux
faisant du roi d’Angleterre l’héritier de la couronne de France au
détriment du Dauphin Charles exilé à Bourges) doivent être imputés à
la Fortune dont la roue a tourné : « Et combien que ces choses
soient assez evidentes et cognoistre, si y errent les pluseurs. Car,
en racontant les faiz qu’ilz cognoiscent a l’oeil, ilz demeurent en
descognoissance de la cause. Et pour ce que les jugemens de Dieu,
sans qui riens ne se fait, sont une abisme parfonde ou nul
entendement humain ne sceit prendre fons et que noz sens sont trop
foibles, noz ans trop cours et noz affections trop fraelles à les
comprendre, nous imputons a Fortune, qui est chose faincte et vaine
et ne se peut revencher, la juste venjance que Dieu prent de noz
faultes, laquelle, ainsi que dit Vallere, vient bien a tart, mais la
longue attente est recompensee par aggravement de peine. » (bibl). Selon l’orateur, les chutes des grands
empires et autres peines endurées, sont une punition divine qui doit
inviter les Français de tous états à se ressaisir et à s’unir. C'est
à un tel savoir et à une telle réaction que Cretin fait allusion par
ces vers.
La perspective de la récompense que
représente l'enregistrement futur par l'historiographie est
fréquemment présentée comme instigatrice des bonnes actions et
encouragement à faire des choix vertueux dans les textes historiques
du Moyen Âge.
Cette entrée en matière de Cretin
amplifie considérablement la phrase par laquelle [Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv
introduit la tirade de Frédégonde : celle-ci « s'en alla au roy, luy
remettant en memoire les benefices et graces de Dieu, lesquelles
comme ilz eussent amplement receues, toutesvoyes comme trés ingratz
s'estoient soueilliez et maculez de plusieurs vices et pechez,
desquelz maintenant prent Dieu vengeance. ». En fait, Cretin insère
d’abord sa propre « Remonstrance », sous forme d’invitation adressée
à tout lecteur à réagir face à ce qui semble être des coups fortuits
du sort : c’est du moins ce que le copiste du manuscrit royal semble
identifier en attribuant une première « remonstrance » à « l’acteur
», dans le titre courant du fol. 54r, avant de passer, au verso du
même feuillet, aux « Bonnes remonstrances par Fredegonde à
Chilperich ».
Exemples
de rimes brisées, rares dans la Chronique
française.
Exemple de rime couronnée, rare dans la
Chronique française.
Parmi les péchés dont Frédégonde accuse
Chilpéric et elle-même, l'avarice, la luxure, la gloutonnerie et
la paresse ne figurent pas chez [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol.
XVIIv-XVIIIr.
À l'inverse de [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv-XVIIIr qui
ne suggère rien de tel, Cretin évoque ici l'idée très féodale
selon laquelle le roi doit « vivre du sien », c'est-à-dire que
les revenus immobiliers du domaine royal doivent suffir à
financer les dépenses ordinaires de la cour et de
l'administration. La taxation doit être réservée aux dépenses
extraordinaires, à l'instar de la levée circonstancielle d'une
armée ou le paiement d'une rançon. Ce principe théorique de
gestion financière est généralement contredit dans la
pratique.
Réminiscience de nombreux passages bibliques sur la vanité des
biens, notamment Qo 1 : 2-4 : « Vanité des vanités, dit
l'Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité. Quel
avantage revient-il à l'homme de toute la peine qu'il se donne
sous le soleil ? Une génération s'en va, une autre vient, et la
terre subsiste toujours. »
La mort
prématurée de plusieurs descendants de Chilpéric est le premier
élément du discours de Frédégonde chez [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv : « lequel
[Dieu], dit elle, noz enfans mallades en ung temps et la plus
grant partie de nostre lignaige ostee et estaincte nous punist
et chastye ».
Cretin change
sensiblement la tonalité de la péroraison de Frédégonde par
rapport à [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XVIIIr, où il s'agit d'apaiser la
colère divine plutôt que de sauver son âme : « et par vraye
penitance ssayons à Celluy appaiser, que par tant de pechez
avons offencé ».
Cette
prise de parole, longue de 76 vers, est la plus étendue du livre
II de la Chronique française. L'ampleur que lui
donne Cretin est un reflet de la place qu'elle occupe chez
[Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques,
fol. XVIIv-XVIIIr, dont il s'inspire d'assez près.
Dans L’Art
poétique d’Horace (bibl), la notion de douceur ne caractérise
pas une tonalité mais l’éthos de celui qui
parle. En rhétorique, la douceur a pour vocation d’émouvoir et de
persuader plus profondément que le pathos,
tempêtueux et passager, agissant en surface. Cela semble fonctionner
sur Chilpéric au vers suivant. Voir bibl (en particulier sa conclusion).
Nous comprenons ainsi ces
deux vers : « et se fondant sur l'apparence de Fredegonde, Chilpéric
considéra sur-le-champ comme probable que sa femme avait une grande
contrition ». S'écartant de sa source, Cretin invite déjà le lecteur, par cette
formule, à douter de la réalité de la pénitence de Chilpéric, qui
est démentie dès la fin du chapitre (v. 2900-2905).
Cretin transforme un simple membre de
phrase de [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XVIIIr (« Chilperic, esmeu par les
pleurs et gemissemens de Fredegonde [...] ») en une réflexion
passablement misogyne, qui est aussi une mise en garde, sur le
pouvoir des larmes.
Cretin
amplifie significativement le récit de [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XVIIIr tout en
escamotant son unique élément tangible : « Doresenavant plus doulx
fut et benin. Rompit la loy qu'il avoit faicte des vignerons et
aultres possesseurs de vignes. »
Comme précédemment au v. 1894 et plus loin au v.
3417, Cretin paraît avoir oublié le nom d'AudovèreAudovère (533 — 580) Reine des Francs de Neustrie (561-566)
Première épouse de Chilpéric Ier, que [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XVIIIr ne mentionne pas non
plus : « Son filz Clovys qu'il avoit eu de l'aultre femme et lequel
par le jugement de Fredegonde il tenoit lyé au chasteau de Bresne,
combien qu'il eust commandé le occir, le delivra et mist hors de
prison. »
Cette morale est
inspirée de [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XVIIIr : « Ains est cause adversité
comme l'esguillon de vertuz de rappeller le couraige des maulvais à
bonnes meurs. »
Cretin confirme ici le doute jeté dès le v.
2862-2863 sur la volonté de Chilpéric d'amender réellement et
durablement son comportement.