Si Cretin ne
s’écarte pas de ses sources historiographiques usuelles avec ce
chapitre consacré aux « prodiges grandz et signes merveilleux »,
il faut néanmoins en souligner la parenté avec La
recollection des merveilleuses advenues des
indiciaires bourguignons George Chastelain et Jean Molinet, une
chronique abrégée, en vers, faisant pendant à leur plus ample
chronique de la Bourgogne en prose, dans laquelle Chastelain,
puis Molinet à sa suite, recueillent des événements et faits
divers dignes de susciter les émotions du public. Ces
« merveilleuses advenues » sont classées en trois
catégories : « Les unes sont piteuses / Et pour gens esbahir, /
Les aultres sont doubteuses / De meschief advenir ; / Les
tierces sont estranges / Et passent sens humain / Aucunes en
loenges, / Aultres par aultre main. » (bibl). Sur ce texte,
voir bibl et bibl. Jean Céard (bibl) explique également qu’à la Renaissance, la
merveille suscite l’intérêt des auteurs parce qu’elle invite à
une compréhension analogique des signes (dans une perspective de
lecture et d’interprétation reprise à Thomas d’Aquin). Petit à
petit, cet intérêt relatif à la connaissance du monde et à sa
compréhension scientifique, morale et eschatologique se double
d’un plaisir du récit, que le critique repère chez Rabelais mais
aussi dans les Histoires prodigieuses et mémorables de Pierre Boaistuau (bibl. Les développements mythologiques de Cretin,
ainsi que ses amplifications pathétiques et spectaculaires, dans
ce chapitre, doivent certainement se comprendre dans cette
perspective divertissante.
Si les références à des
personnages mythologiques sont de Cretin, la matière vient de [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv : «
Cependant, au moys de septembre, par continuelles pluyes, fut le
pays d'Auvergne tout couvert d'eaue tellement que la meilleure
partie d'icelluy qu'ilz appellent Alemaine estoit en ung estang et
cuidoit l'on que ce fust ung lac. » Il est toutefois possible de
déceler une influence des GCF, liv. III, chap. 12
(vol. 1, p. 271), qui quelques lignes après le compte rendu des
innondations mentionnent « Li venz qui est apelez Auster (que
aucunes genz noment Galerne, si vient devers Septentrion)
».
Cretin
abrège [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XVIIv : « Les rivieres de Loyre et
Milaigre, leur rivages surmontez, se respandirent parmy les champs
et emporterent le bestial et les terres labourees. »
Aucune des deux sources principales de
Cretin ne mentionne Lyon ici. Cretin a probablement transformé une
mention trouvée chez [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XVIIv : « Le Rosne aussi croyssant
oultre borne se mesla avec la mer. Par lequel deluge plusieurs
edifices et les murailles de la ville de Bordeaulx tresbucherent en
partie. »
Les GCF, liv. III, chap. 12 (vol. 1, p. 270-272)
n'évoquent pas, parmi les malheurs du temps, cette impossibilité de
semer, que Cretin reprend à [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XVIIv : « par quoy ne peurent
les laboureurs faire semences ».
Cet ajout de
Cretin vis-à-vis de ses deux sources principales sert à rendre
tangible le compte rendu de ces malheurs et à en exacerber le pathos.
Cretin
choisit de suivre le récit le plus extraordinaire et imagé en
reprenant [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XVIIv : « Finablement les eaues se
escoullans, quant la terre apparut, tres agreable decoration de
fleurs vestit les arbres sans ce qu'ilz portassent aucun fruict ».
Les GCF, liv. III, chap. 12 (vol. 1, p. 271) évoquent
la refloraison sans la surenchère de l'absence de fruits : « Quant
il out cessé à plovoir et les iaues furent retretes et revenues en
leur chanel, li aubre florirent de novel entor le mois de septembre.
».
Cretin accentue et dramatise le compte rendu de [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv : « Fut
veu aussi en Touraine continuelle esclaire et fulguration
espouentable avec le sen et cry des arbres. »
Cretin
rassemble ici les informations qui figurent exclusivement dans l'une
et l'autre de ses deux sources principales. La foudre à Bordeaux est
mentionnée dans les GCF, liv. III, chap. 12 (vol. 1,
p. 271) : « La cité de Bordiaus ardi de fou qui vint soudainement
devers le ciel ; moult de gent ardi cil feus ; li greniers et les
granches plains de blez furent arses et peries. » La fuite des
Bordelais après un tremblement de terre vient de [Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv : « À
Bourdeaulx les citoyens espouentéz du mouvement de la terre se
retirerent es aultres citez. »
Les deux sources principales de Cretin
évoquent ces éboulements meurtriers, mais seul [Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv, les
situent dans les Pyrénées : « Ne furent les Montz Pyrenees exemps de
ceste remeur : les grans pierres tresbuchans du hault au bas, qui
tuoyent et assomoient les hommes et les bestes. » Ce récit est moins
étrange que celui des GCF, liv. III, chap. 12 (vol.
1, p. 271), qui situent les événements à Bordeaux : « En la cité de
Bordiaus fu granz movemenz et granz croles de terre ; granz roches
rompirent et trebuchierent des montagnes, qui adomachierent moult de
genz et de bestes. » »
Cretin a peut-être complété le
récit de cette grêle que seul évoque [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv (« Semblable
feu soffrit Orleans et tres espoysse gresle porta griefve perte et
calamité aux Berruyers. ») par la mention de Chartres que
contiennent les GCF, liv. III, chap. 12 (vol. 1, p.
271) à l'endroit correspondant : « La cité d'Orliens fu arse tout en
autel maniere. Sans decorut semsiblement de la fraction dou pain ou
sacrement de l'autel en la contrée de Chartres. Uns leus sali des
bois et se feri en la cité de Poitiers par une des portes ; li
citaien firent les portes clorre, puis l'occistrent ou milieu de la
vile. Li ciex fu veuz ardoir et flueves de Loire crut plus que il ne
soloit. »
Par
des énumérations et parallélismes, Cretin reprend et amplifie cette
pause explicative en forme de prolepse, qui ne figure par chez [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv, aux
GCF, liv. III, chap. 12 (vol. 1, p. 272) : « Ces
signes et ces merveilles qui avindrent cele année ne furent pas pour
noient ; car descordes des rois et batailles des citaiens s'en
suirent après. » Non sans une certaine complaisance, Cretin se
place, en tant qu'historien organisant sa matière, au nombre des
sages capables de lire les signes annonciateurs du désastre.
Cretin reprend mot pour mot la description des
symptômes de cette maladie à [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XVIIv : « Lesquelz maulx suyvit
le flux du ventre avec très chaude fievre acompaignez de
vomissement, douleur de rains, de teste et de cerveau. » Les
GCF, liv. III, chap. 12 (vol. 1, p. 272) sont
plus vagues mais nomment la maladie : « Une maladie, que phisicien
apelent dissintere, porprist presque tout le roiaume de France.
»
Cette description est due à
Cretin, qui cherche à horrifier son public. Le jaune est la couleur
du mensonge, de la trahison et de la colère. Le vert est plus ambigu
: il évoque dans certains cas la maladie, le pourrissement et la
mort. Quoi qu'il en soit, la bigarrure des couleurs à laquelle
Cretin fait allusion ici est négativement connotée. Voir bibl, bibl et bibl.
Cretin modifie la teneur du récit de [Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv en
introduisant l'idée d'une rémission voulue par Dieu : « Auquel temps
fut Chilperic persecuté de chaulde fievre dont il retourna en
convalescence. » Les GCF, liv. III, chap. 12 (vol. 1,
p. 272) n'évoquent pas la maladie de Chilpéric. Ce thème de
l’intercession divine secourant une personne royale malade a fait
l’objet des amples Prieres sur la
restauration de la sancté de madame Anne de Bretaigne, royne de
France de Jean Marot (bibl), dont Cretin se souvient peut-être
ici.
Cretin abrège
significativement le récit de [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XVIIv et en escamote
partiellement l'aspect dévotionnel : « Incontinent le pere gary,
l'ung de ses enfans nouveau né fut de maladie occupé, lequel aprés
le lavement du sainct baptesme recouvra santé et garison. Mais la
garison de l'enfant ne fust longuement joyeuse à Fredegonde. Son
filz ainsné frappé de ceste pestilence de flux de ventre mourut en
corruption et pourriture et semblablement tout le lignaige de
Chilperic comme de malladie contagieuse envoyee du ciel. » Le nombre
exact des enfants que Chilpéric perd est également repris à [Nicolas
de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XVIIIr,
un peu plus loin : « en briefve intervalle de temps la mort luy
avoit ravy ses troys filz ». Les GCF, liv. III, chap.
12 (vol. 1, p. 272) ne s'attachent pas aux conséquences de
l'épidémie sur la famille de Chilpéric, mais bien sur celle de
Gontran.
Cette
transition qu'esquisse Cretin vers le chapitre suivant fait en
réalité écho à ce qu'il trouve chez [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv : «
Fredegonde, admonnestee de soy par tant de maulx et continuelles
douleurs, s'en alla au roy [...]. » Il est intéressant de noter ici
le découpage des chapitres, qui isole le récit des merveilles, les
amplifie spectaculairement, et leur confère une interprétation
morale (ici endossée par Frédégonde), du retour au récit
historiographique des faits des rois et reines de France, relégué au
chapitre suivant.