Si Cretin ne s’écarte pas de ses sources
historiographiques usuelles avec ce chapitre consacré aux «
prodiges grandz et signes merveilleux », il faut néanmoins en
souligner la parenté avec
La recollection des
merveilleuses advenues des indiciaires bourguignons
George Chastelain et Jean Molinet, une chronique abrégée, en
vers, faisant pendant à leur plus ample chronique de la
Bourgogne en prose, dans laquelle Chastelain, puis Molinet à sa
suite, recueillent des événements et faits divers dignes de
susciter les émotions du public. Ces « merveilleuses
advenues » sont classées en trois catégories : « Les unes
sont piteuses / Et pour gens esbahir, / Les aultres sont
doubteuses / De meschief advenir ; / Les tierces sont estranges
/ Et passent sens humain / Aucunes en loenges, / Aultres par
aultre main. » (
Chastelain, George et
Molinet, Jean, Recollection des merveilleuses
advenues, dans Œuvres de Georges Chastellain, éd.
Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, Heussner, 1863-1866, 8 t. (ici t. 7, p. xiv et 186-205)Chastelain Molinet, 1863, v. 9-16). Sur ce texte, voir
Thiry, Claude, « Le vieux renard et le
jeune loup. L'évolution interne de la Recollection des merveilleuses
advenues », Le Moyen Âge, 90, 1984, p. 455-485Thiry, 1984 et
Frieden, Philippe, « Les vers d'autrui :
la Recollection des merveilleuses advenues de George Chastelain
et Jean Molinet », Le moyen Français, 88-93, 2023,
p. 195-214Frieden, 2023.
Jean Céard (
Céard, Jean, La nature et les prodiges.
L'insolite au xvie siècle en France,
Genève, Droz, 1977Céard, 1977) explique également
qu’à la Renaissance, la merveille suscite l’intérêt des auteurs
parce qu’elle invite à une compréhension analogique des signes
(dans une perspective de lecture et d’interprétation reprise à
Thomas d’Aquin). Petit à petit, cet intérêt relatif à la
connaissance du monde et à sa compréhension scientifique, morale
et eschatologique se double d’un plaisir du récit, que le
critique repère chez Rabelais mais aussi dans les
Histoires prodigieuses et mémorables de
Pierre Boaistuau (
Boaistuau, Pierre, Histoires prodigieuses et
mémorables : extraictes de plusieurs fameux autheurs grecs & latins,
sacrez & profanes, Paris, Jean Longis et Robert le Mangnier,
1560Boaistuau, 1560. Les
développements mythologiques de Cretin, ainsi que ses
amplifications pathétiques et spectaculaires, dans ce chapitre,
doivent certainement se comprendre dans cette perspective
divertissante.
Si les références à des
personnages mythologiques sont de Cretin, la matière vient de [La
Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv : «
Cependant, au moys de septembre, par continuelles pluyes, fut le
pays d'Auvergne tout couvert d'eaue tellement que la meilleure
partie d'icelluy qu'ilz appellent Alemaine estoit en ung estang et
cuidoit l'on que ce fust ung lac. » Il est toutefois possible de
déceler une influence des
GCFbiblScopebiblScope qui, quelques lignes après le compte rendu des
innondations, mentionnent
« Li venz qui est apelez Auster (que aucunes genz noment
Galerne, si vient devers Septentrion) »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 271)
.
Cretin
abrège [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XVIIv : « Les rivieres de Loyre et
Milaigre, leur rivages surmontez, se respandirent parmy les champs
et emporterent le bestial et les terres labourees. »
Aucune des deux sources principales de
Cretin ne mentionne Lyon ici. Cretin a probablement transformé une
mention trouvée chez [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XVIIv : « Le Rosne aussi croyssant
oultre borne se mesla avec la mer. Par lequel deluge plusieurs
edifices et les murailles de la ville de Bordeaulx tresbucherent en
partie. »
Les GCFbiblScopebiblScope n'évoquent pas,
parmi les malheurs du temps, cette impossibilité de semer, que
Cretin reprend à [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XVIIv : « par quoy ne peurent les
laboureurs faire semences ».
Cet ajout de
Cretin vis-à-vis de ses deux sources principales sert à rendre
tangible le compte rendu de ces malheurs et à en exacerber le pathos.
Cretin
choisit de suivre le récit le plus extraordinaire et imagé en
reprenant [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes
Chroniques, fol. XVIIv : « Finablement les eaues se
escoullans, quant la terre apparut, tres agreable decoration de
fleurs vestit les arbres sans ce qu'ilz portassent aucun fruict ».
Les
GCFbiblScopebiblScope évoquent la
refloraison sans la surenchère de l'absence de fruits :
« Quant il out cessé à plovoir et les iaues furent retretes et
revenues en leur chanel, li aubre florirent de novel entor
le mois de septembre »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 271)
.
Cretin accentue et dramatise le compte rendu de [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv :
« Fut veu aussi en Touraine continuelle esclaire et fulguration
espouentable avec le sen et cry des arbres. »
Cretin
rassemble ici les informations qui figurent exclusivement dans l'une
et l'autre de ses deux sources principales. La foudre à Bordeaux est
mentionnée dans les
GCFbiblScopebiblScope :
« La cité de Bordiaus ardi de fou qui vint soudainement devers
le ciel ; moult de gent ardi cil feus ; li greniers et les
granches plains de blez furent arses et peries »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 271)
. La fuite des Bordelais après un tremblement de terre vient
de [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques,
fol. XVIIv : « À Bourdeaulx les citoyens espouentéz du mouvement de
la terre se retirerent es aultres citez. »
Les deux sources principales de Cretin
évoquent ces éboulements meurtriers, mais seul [Nicolas de La
Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv, les
situent dans les Pyrénées : « Ne furent les Montz Pyrenees exemps de
ceste remeur : les grans pierres tresbuchans du hault au bas, qui
tuoyent et assomoient les hommes et les bestes. » Ce récit est moins
étrange que celui des
GCFbiblScopebiblScope, qui
situent les événements à Bordeaux :
« En la cité de Bordiaus fu granz movemenz et granz croles de
terre ; granz roches rompirent et trebuchierent des
montagnes, qui adomachierent moult de genz et de bestes »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 271)
.
Cretin a peut-être complété le
récit de cette grêle que seul évoque [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv (« Semblable
feu soffrit Orleans et tres espoysse gresle porta griefve perte et
calamité aux Berruyers. ») par la mention de Chartres que
contiennent les
GCFbiblScopebiblScope à
l'endroit correspondant :
« La cité d'Orliens fu arse tout en autel maniere. Sans decorut
semsiblement de la fraction dou pain ou sacrement de l'autel
en la contrée de Chartres. Uns leus sali des bois et se feri
en la cité de Poitiers par une des portes ; li citaien
firent les portes clorre, puis l'occistrent ou milieu de la
vile. Li ciex fu veuz ardoir et flueves de Loire crut plus
que il ne soloit »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 271)
.
Par
des énumérations et parallélismes, Cretin reprend et amplifie cette
pause explicative en forme de prolepse, qui ne figure par chez [La
Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv,
aux
GCFbiblScopebiblScope :
« Ces signes et ces merveilles qui avindrent cele année ne
furent pas pour noient ; car descordes des rois et batailles
des citaiens s'en suirent après »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 272)
. Non sans une certaine complaisance, Cretin se place, en tant
qu'historien organisant sa matière, au nombre des sages capables de
lire les signes annonciateurs du désastre.
Cretin reprend mot pour mot la description des
symptômes de cette maladie à [Nicolas de La Chesnaye],
Les
Grandes Chroniques, fol. XVIIv : « Lesquelz maulx suyvit
le flux du ventre avec très chaude fievre acompaignez de
vomissement, douleur de rains, de teste et de cerveau. » Les
GCFbiblScopebiblScope sont plus vagues
mais nomment la maladie :
« Une maladie, que phisicien apelent dissintere, porprist
presque tout le roiaume de France »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 272)
.
Cette description est due à
Cretin, qui cherche à horrifier son public. Le jaune est la couleur
du mensonge, de la trahison et de la colère. Le vert est plus ambigu
: il évoque dans certains cas la maladie, le pourrissement et la
mort. Quoi qu'il en soit, la bigarrure des couleurs à laquelle
Cretin fait allusion ici est négativement connotée. Voir
Pastoureau, Michel, Vert,
histoire d'une couleur, Paris, Seuil, 2013Pastoureau, 2013,
Pastoureau, Michel, Jaune,
histoire d'une couleur, Seuil, Seuil, 2019Pastoureau, 2019
et
Pastoureau, Michel, Rayures,
une histoire culturelle, Paris, Seuil, 2021Pastoureau, 2021.
Cretin modifie la teneur du récit de [Nicolas de La
Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv en
introduisant l'idée d'une rémission voulue par Dieu : « Auquel temps
fut Chilperic persecuté de chaulde fievre dont il retourna en
convalescence. » Les
GCFbiblScopebiblScope
n'évoquent pas la maladie de Chilpéric. Ce thème de l’intercession
divine secourant une personne royale malade a fait l’objet des
amples
Prieres sur la restauration de la sancté de madame
Anne de Bretaigne, royne de France de Jean Marot (
Marot, Jean, Les deux
recueils, éd. Gérard Defaux et Thierry Mantovani, Genève, Droz
(Textes littéraires français, 512), 1999Marot, 1999, p. 120-154), dont Cretin se souvient peut-être ici.
Cretin abrège
significativement le récit de [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XVIIv et en escamote
partiellement l'aspect dévotionnel : « Incontinent le pere gary,
l'ung de ses enfans nouveau né fut de maladie occupé, lequel aprés
le lavement du sainct baptesme recouvra santé et garison. Mais la
garison de l'enfant ne fust longuement joyeuse à Fredegonde. Son
filz ainsné frappé de ceste pestilence de flux de ventre mourut en
corruption et pourriture et semblablement tout le lignaige de
Chilperic comme de malladie contagieuse envoyee du ciel. » Le nombre
exact des enfants que Chilpéric perd est également repris à [Nicolas
de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XVIIIr,
un peu plus loin : « en briefve intervalle de temps la mort luy
avoit ravy ses troys filz ». Les GCFbiblScopebiblScope ne s'attachent pas aux conséquences de l'épidémie sur
la famille de Chilpéric, mais bien sur celle de Gontran.
Cette
transition qu'esquisse Cretin vers le chapitre suivant fait en
réalité écho à ce qu'il trouve chez [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XVIIv : «
Fredegonde, admonnestee de soy par tant de maulx et continuelles
douleurs, s'en alla au roy [...]. » Il est intéressant de noter ici
le découpage des chapitres, qui isole le récit des merveilles, les
amplifie spectaculairement, et leur confère une interprétation
morale (ici endossée par Frédégonde). Le retour au récit
historiographique des faits des rois et reines de France, relégué au
chapitre suivant, est ainsi bien distingué.