Ces quelques
mots qui clôturent la phrase, et qui ne figurent pas chez [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XVIv («
Combien que le roy [Chilpéric] fust moult travaillé en tant de
troublemens de guerre, neautmoins Fredegonde [...] »), annoncent un
épisode que Cretin juge infamant pour Chilpéric, là où ses sources
principales ne tranchent pas aussi nettement.
Cretin paraît
réticent à nommer ici ce qu'il a pourtant raconté précédemment : le
mariage d'une tante et d'un neveu. [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XVIv est plus
explicite : « disant Pretexte, arcevesque de Rouen, avoir donné
conseil de faire le mariage d'entre Brunechilde et Meronee ». Les
GCFbiblScopebiblScope sont encore plus
claires, l'épisode étant rappelé lors d'un dialogue entre Chilpéric
et Prétextat :
«
« Par quel raison marias-tu Merovée mon fil à la fame son
oncle ? Ne savoies-tu mie que li canon sentent de tel
cas ? » »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 248)
.
Le rappel de cette précaution
juridique est une originalité de la
Chronique
française qui ne figure pas chez [Nicolas de La
Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XVIv, et
qui témoigne de la volonté de Cretin d'attribuer à Chilpéric et à
Frédégonde seuls la responsabilité dans la condamnation inique de
Prétextat. Dans les
GCFbiblScopebiblScope, c'est
précisément le souci du respect de la procédure de Chilpéric qui
permet à Prétextat d'échapper à une exécution sommaire voulue par
les barons :
« Quant li rois [Chilpéric] out lessié à parler, li François
qui par defors estoient commencierent à fremir, et
s'efforçoient de brisier les portes dou mostier pour
l'arcevesque tormenter ; mais li rois ne le vout pas
souffrir, ainz li dona copie de soi purgier »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 248)
.
Cretin omet ici, pour l'évoquer plus loin (v.
2467-2475), la présence et la prééminence de Grégoire de Tours dans
cette assemblée qui refuse de condamner Prétextat. Il réécrit ainsi
[Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques,
fol. XVIv : « lesquelz [les chefs d'accusation], comme sans aucun
tesmoing, fussent tant seullement rapportéz par le roy, la plus
saine sentence des evesques, que suyvoit Gregoire de Tours, estoit
veue plus aider que nuyre à Pretexte. »
Le dénombrement exact des témoins malhonnêtes semble
être une originalité de Cretin. [Nicolas de La Chesnaye],
Les
Grandes Chroniques, fol. XVIv dit : « et plusieurs
amenéz pour partie contraire, c'est à dire afin de deposer contre
luy [Pretextat], accorderent à Chilperic ce qu'il disoient pour luy
complaire, faulcement parlans de Pretexte » ; et les
GCFbiblScopebiblScope :
« Lors furent faus tesmoin apareillié qui affermerent que il
avoit donez dons à aucuns dou pople pour le roi occure en
traïson »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 248)
.
Rappel d'un vers de la fin du prologue du livre
I : « Du sien plaisir gist ma correctïon » (v.
56)
[La
Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol.
XVIv-XVIIr ne rapporte pas de prise de parole de Prétextat à ce
stade du procès. Cretin s'inspire ici des
GCFbiblScopebiblScope :
« Aus tesmoinz respondi ensi :
« Je vous conferme
vostre parole en ce que vous dites que je vous ai
donez dons. Que feissé-je donques autre chose, se je
ne vous donassee dons pour dons, com je soie riches
par voz dons ? Mais ce que vous dites après que je
ai mal porchacié au roi et machiné contre sa santé,
je di ce est faus en totes manieres » »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 248-249)
. Une nouvelle fois, Cretin amplifie sa source de façon
significative, et formule ici un véritable discours empruntant
sa rhétorique à la défense, qui se situe entre réponse à
l’invective (par une semblable invective liminaire contre les «
Pervers sedicïeux » diffamatoires) et
purgatio, qui repose sur la reconnaissance du
fait (Prétexte admet avoir fait des dons) mais la négation de
l’intention (il s’agissait en homme de charité et non en
comploteur). Il appuie son propos, à la fin, par des arguments
éthiques, par lesquels il manifeste son attachement à la
personne royale. Sur la rhétorique de la
purgatio, voir par exemple
Érasme, De Conscribendis
epistolis, dans Opera omnia Desiderii Erasmi Roterodami
recognita et adnotatione critica instructa notisque illustrata, éd.
Jean-Claude Margolin, Amsterdam, North-Holland, I, t. 2,
1971Érasme, 1971, p. 525-530.
L'enquête sur la probité des faux témoins
qui sont finalement déboutés est une originalité de Cretin
vis-à-vis de ses deux sources principales, qui ne
s'attardent pas sur des figures qui, dans leurs comptes
rendus respectifs, sont en définitive assez mineures. Que
leur fausseté ait été publiquement reconnue permet à Cretin
d'appuyer davantage sur le caractère de vindicte personnelle
que revêt le procès intenté à Prétextat par Chilpéric et
Frédégonde.
[Nicolas de La
Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XVIIr dit : «
aucuns evesques soutenans sa maulvaise querelle ». Les
GCFbiblScopebiblScope parlent quant à
elles de
« aucuns flateors qui plus estoient si familier »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 254)
.
L'antécédent de ce pronom est Prétextat.
Le refus initial de Prétextat de confesser un crime
qu'il n'a pas commis est une originalité de Cretin qui sert à
souligner l'innocence de l'archevêque et l'acharnement de ses
adversaires. Les deux sources principales de la Chronique
française n'en font pas mention, et passent
immédiatement aux aveux de Prétextat.
Les aveux
convenus de Prétextat ne sont pas chez Cretin aussi explicites
que dans les
GCFbiblScopebiblScope :
« Pretestes se leva, puis se lessa chaoir à ses piez [de
Chilpéric] et commença haut à crier :
« Très
debonaires rois, aies merci de l'omicide qui te
cuida occire et fere ton fil regner pour
toi” » »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 255)
. La
Chronique française suit plutôt, en
passant au discours direct, les aveux plus voilés mis dans la
bouche de Prétextat par [Nicolas de La Chesnaye],
Les
Grandes Chroniques, fol. XVIIr : « prosterné au
piedz de Chilperic, [Prétextat] confessa voirement avoir offencé
la magesté royalle, mais que le roy estoit si misericordieux et
piteable qu'il ne reffuseroit faire au pécheur misericorde. »
Cretin parle un peu plus loin (v. 2432) de « leze magesté ». Ce
faisant, Cretin passe du discours de
purgatio au discours de
deprecatio, par lequel l'accusé confesse la faute
et, se mettant en posture de supplex, s'efforce de susciter la
pitié des juges. Voir
Érasme, De Conscribendis
epistolis, dans Opera omnia Desiderii Erasmi Roterodami
recognita et adnotatione critica instructa notisque illustrata, éd.
Jean-Claude Margolin, Amsterdam, North-Holland, I, t. 2,
1971Érasme, 1971, p. 537-540.
Cretin place dans
la bouche de Chilpéric un discours qui amplifie son équivalent
dans [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes
Chroniques, fol. XVIIr, notamment en introduisant
déjà la réquisition de la sanction : « Très reverends prelatz,
vous avez (dit il) ouy cestuy homme accusé confessant son peché.
» Les
GCFbiblScopebiblScope portent un
texte semblbable :
« Oez et entendez, seigneur très sainz evesque, le desloial
murtrier qui regehist si grant crime »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 255)
.
La locution « sur bout »
signifie littéralement « sur ses extrémités » (les prélats
remettent donc le roi debout), mais, figée, elle signifie également
« sur le champ, aussitôt » (précision temporelle que l'on
retrouve deux vers plus bas) : nul doute que Cretin joue des deux
sens.
Cette discussion entre les évêques sur le sort à
réserver à Prétextat après son aveu est une originalité de Cretin.
Tant [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XVIIr que les
GCFbiblScopebiblScope, présentent la
condamnation comme immédiate et non sujette à débat. Il s'agit
vraisemblablement, pour Cretin, de ménager les ecclésiastiques en
introduisant l'idée que tous ne sont pas favorables à la dégradation
d'un archevêque sur l'ordre d'un roi, quels qu'aient pu être les
crimes commis.
Comme [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes
Chroniques, fol. XVIIr ne mentionne pas les débats
qui suivent la confession de Prétextat, c'est une originalité de
Cretin que d'introduire ici le discours de Grégoire de Tours, que
[Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques,
fol. XVIv mentionne un peu plus tôt, avant l'intervention des faux
témoins (« la plus saine sentence des evesques, que suyvoit Gregoire
de Tours, estoit veue plus aider que nuyre à Pretexte »). Le
discours que Cretin attribue à Grégoire de Tours est inspiré de
celui que les
GCFbiblScopebiblScope mettent dans la
bouche de l'archevêque de Tours au cours de la première partie du
procès :
« Lors commença à parler Gregoire, li très vaillanz arcevesques
de Tors, et leur dist ensi :
« Seigneur chier frere, il
nous covient doner au roi profitable conseil, et
meismement cil qui plus sont si familier, que il ne soit
plus esmeuz par aventure que il ne devroit envers le
prelat de Nostre Seigneur, et que il n'en soit après
plus cruement pugniz de Celui qui venche les torz faiz
des innocenz. » Après ceste parole se turent tuit
ausi comme devant. Lors recommença li sainz hons à parler en
tel maniere.
« Nous qui sommes establi de par Nostre
Segneur pour les ames du peuple governer, devons
eschiver cele horrible sentence de quoi Diex nous menace
par le prophete, disant : « Mauvès, tu morras de
mort perpetuel, et se vous ne li anunciez, je
demanderai sa mort de voz mains. » [Ézéchiel 3
: 18] Donques nous, qui sommes establi en la maison
Nostre Seigneur pour gaites et por eschaugaiteors, ne
soions pas negligent que nous ne li monstrains les
perius de s'ame et que l'on ne contredie sa volenté, se
mestiers est, par examples des anciens princes : coment
Maximes li empereres fu chaciez de l'empire, pour ce que
il contrainst saint Martin faire communication aus
hereges ; après coment li rois Clodomires fu occis pour
ce que il ne vout croire le conseil saint
Avit » »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 249-250)
.
Cretin escamote complètement la justification de la
condamnation que donnent, dans ses deux sources principales, les
évêques, lesquels voient dans la disgrâce royale une raison
suffisante de condamner Prétextat. [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XVIIr : « avant les
aultres, Bertran, arcevesque de Bordeaulx, vers Pretexte se tourna,
luy disant : “Mon frere evesque, longtemps a que n'avons eu honte de
hanter en ta compaignye. Maintenant, sans la benivolence du roy, ne
pouons avec toy communiquer.” »
GCFbiblScopebiblScope :
« Bertrans arcevesques de Bordiaus dist à Pretestes qui moult
estoit esbahiz :
« Frere et jadis compains en prelation,
se tu ne desers la grâce le roi, tu ne puez plus user de
nostre compagnie » »
(
Les Grandes Chroniques de France, éd. J.
Viard, 10 vol., Paris, Société de l'histoire de France,
1920-1953éd. Viard, 1920-1953, volume 1, p. 255)
. Dans la
Chronique française, le remplacement
de Bertrand de Bordeaux par Grégoire de Tours au moment de clore le
récit de ce long épisode permet à Cretin de mettre en lumière un
prélat dont les principes moraux ne souffrent aucune exception
plutôt qu'un ecclésiastique trop soucieux de sa position à la
cour.
Cette expression, qui se rapporte apparemment au
Cotentin, ne semble pas répandue à l'époque de Cretin.
Ces deux vers de conclusion, qui opposent une «
femme enraigee » à un « preud'homme », rappellent que c'est bien
Frédégonde qui est l'instigatrice de la chute de Prétextat.