Cette
entrée en matière est de la plume de Cretin.
L'intrusion
insistante de la première personne suggère précisément que Cretin parle
davantage du jeune François Ier.
Quoique voulût père ou
mari...
Cretin amplifie le récit des GCF, liv.
I, chap. 7 (vol. 1, p. 27-28) : « Un fil out li rois Merovées,
qui out non Childeris ; coronez fu après la mort son pere, mais
il ne comença pas à regner moult gracieusement. Haïz estoit de
ses barons pour les vilenies et por les hontes que il leur
fesoit, car il prenoit à force leur filles ou leur fames quant
eles li plaisoient pour acomplir les deliz de sa char. »
[Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques, liv. I,
chap. [9] (éd. Galliot du Pré, 1514, fol. Vr) est plus bref : « Childeric,
filz de Meroneus, comme il eust prins le
royaulme aprés le trespas de son pere, se soueilla de luxure et
adulteres envers les siens. Car ja les femmes de plusieurs
constuprees et prostituees, les seigneurs... »
Cette lamentation est de Cretin.
Cretin s'appuie ici sur
[Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques, liv. I,
chap. [9] (éd. Galliot du Pré, 1514, fol. Vr) qui seul évoque un conseil
des barons : « Les seigneurs (sur ce conseil
communiqué) delibererent de le destituer du royaulme. »
Les GCF, liv. I, chap. 7 (vol. 1, p. 28) ne parlent pas
de destitution mais bien d'exil, et ne donnent pas à la décision le même
caractère réfléchi et collégial : « pour ceste raison
[les barons] le chacierent hors dou roiaume ; plus ne povoient
soufrir les griés de sa deffrenée luxure. »
Tant pour le
déroulement des événements que pour l'orthographe des noms,
Cretin suit ici [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, liv. I, chap. [9] (éd.
Galliot du Pré, 1514, f. Vr), qui place l'entrevue entre
Childéric et Guinement avant l'exil du roi : « Laquelle
chose venue à la congnoissance de Childeric, se retira
par devers Guynemault, l'un des plus grans seigneurs du
royaulme, lequel il pria luy aider à ceste presente
fortune ». Ce récit permet à Cretin de faire du
roi le seul décideur de son exil, à l'inverse de ce que
rapportent les GCF, liv. I, chap. 7 (vol. 1, p.
28-29). Celles-ci évoquent d'abord l'exil décidé par les barons
avant de donner le récit, désigné à deux reprises comme une
analepse, de l'entrevue entre « Guinemenz » et le
roi, qui voit ce dernier accepter de prendre le chemin de
l'exil.
Vat966 fait un saut du même au même, et passe
de « C'est Guynemault » à « Ce Guynemault ».
[Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, liv. I, chap. [9] (éd. Galliot du Pré, 1514,
fol. Vr) qualifie Guinement de « l'un des plus grans
seigneurs du royaulme ». Les GCF, liv. I,
chap. 7 (vol. 1, p. 28) s'étendent un peu plus sur lui : « Mais
nus n'est si haïz qui n'ait aucune foiz aucun ami ; cil rois
Chideris out à ami l'un des barons qui moult avoit touz jors
esté ses familiers ; Guinemenz avoit non. Par con conseil fesoit
moult de choses tandis com il fovernoit le
roiaume. »
Sans être (à notre connaissance), une citation
directe, ces propos portent le souvenir de la théorie de la causalité d'Aristote ((
Aristote, 2021) et (
Aristote, 2025))
L'ampleur du discours de
Guinement est une originalité de Cretin, qui paraît s'appuyer sur ses
deux sources. [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, liv. I, chap. [9] (éd. Galliot du Pré, 1514,
fol. Vr) : « Guynemault admonnesta le roy de s'en aller. Et se
il s'en va, luy propose esperance de reconsiliation, pour de
laquelle estre certain en temps et heure departit ung escu d'or
en deux pieces, l'une bailla au roy Childeric, et l'autre garda
pour soy, le admonnestant que s'il le peult reconseiller
avecques les seigneurs, ce sera signe de recepvoir le royaulme
quant il recepvra l'autre partie de l'escu. »
GCF,
liv. I, chap. 7 (vol. 1, p. 28-29) : « Li rois, qui bien savoit que
les barons ne l'avoient pas à cuer et que il le menaçoient, apela I jor
celui Guinement avant ce que il fust essilliez dou roiaume ; conseil li
demanda que il feroit de ceste chose. Cil li loa que il donast lieu à
l'ire des barons, car se il demoroit, il acroistroit plus leur
malivolence que il ne l'apeticeroit, et la nature humaine si est tele
que il portent envie et haine à celui que il voient en present, et quant
il ne le voient noient, aucune foiz avient que il en ont compassion. Si
li promist que il essaieroit les cuers des barons tandis, et se il
povoit, il les apaiseroit à lui ; mais pour ce que il n'en peust estre
de riens dexeuz, il prist I besant d'or, si le coupa par mie ; l'une
moitié l'en bailla, et l'autre retint ; puis li dist ensi : « Se je
te puis reconcilier en
France, je t'envoierai ceste partie que je ai retenue, et se
tu voiz que eles s'acordent ensemble ausi com eles font
orendroit, ce te sera certains signes de ta reconciliation ;
lors t'en revendras pour recevoir ton regne, dont tu es
maintenant essilliez. » Après ces paroles s'en ala li
rois en essil, si come nous avons dit, et cil demourra pour sa besoigne
procurer. »
Cretin amplifie ses sources sans toutefois nommer le
roi de Thuringe qu'elles évoquent toutes les deux. [Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, liv. I, chap. [9] (éd.
Galliot du Pré, 1514, fol. Vr) : « Plus ne differa
Childeric et se retira vers Bissine, roy de Thuringe, qui estoit
son amy. »
GCF, liv. I, chap. 7 (vol. 1, p. 28) : « Quant
ensi fu essilliez, il s'enfui à Bissine le roi de Toringe, qui
moult debonairement le reçut et le tint ovec lui moult
honorablement tout le tens de son essil. »
Cretin suit ici [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, liv. I, chap. [9] (éd. Galliot du Pré, 1514,
fol. Vr), qui refuse à Aegidius le titre de roi : « Ce fait, les
principaulx du royaulme appellerent Gillon,
Rommain, gouverneur de Soyssons, qu'ilz instituerent leur duc et
prince. ». Les GCF, liv. I, chap. 8 (vol. 1, p.
29-30) ne prennent pas ces précautions : « Après ce que
li rois Childeris se fu ensi partiz dou roiaume, li baron, qui
pas ne voloient estre sanz seigneur, eslurent I roi, Giles avoit
non ; Romains estoit de nation ; de par les Romains avoit la
cure receue de garder ce que il tenoient de la terre de
Galle. »
Le viol des femmes, le pillage et
l'incendie des maisons constituent le lieu commun de l'amplification des
ravages de la guerre et du sac des villes. Lorsque Fabri amplifie un
passage de la première catilinaire, il a ainsi recours aux mêmes
représentations : « Es tu du sang rommain ? Oseras tu bien à ta mere,
encore dy je à toy mesmes, mettre la main pour occir[e] et sang espartir
? Prendras tu plaisir à ouyr plourer petis enfans, lamenter nobles
femmes, bons vielz hommes, tes parens et amys et aultres ? Quant les
enfans voirront par toy et tes complices les mortz de leurs peres, les
femmes de leurs marytz, les bons vielz hommes de leurs enfans, et leurs
biens pillez, et leurs maisons arses et desolees, auras tu point pitié
du desolé senat ? » ((
Fabri, 1521, fol 91r))
Contrairement à ce que Cretin semble
indiquer, il n'a pas été question, dans la Chronique française,
de maux que les Français auraient précédemment fait subir à Aegidius.
Cretin reprend ici les GCF, liv. I, chap. 8 (vol. 1, p.
30), qui font référence au fait qu'Aegidius avait déjà eu maille à
partir avec les Français : « Pas n'estoient [les Français]
remembrable des
injures et des griés que il avoient fet à ciaus de Rome et à
celi Gilon meismes. » [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, liv. I, chap. [9] (éd. Galliot du Pré, 1514,
f. Vr), n'y fait pas référence à cet endroit, mais bien plus loin (voir
la note du v. 1188).
L’ajout de ces vers dans le manuscrit royal
à de quoi surprendre, puisqu’il rompt l’alternance régulière des
rimes féminines et masculines. Sans doute Cretin souhait-il bien
insister pour son lectorat de cour, sur le danger à s’allier
avec des ennemis historiques.
Ce passage est une originalité de Cretin, et il
résulte peut-être d'une addition ultérieure. Il s'agit d'un monologue
intérieur de Guinement ou d'un discours tenu par celui-ci aux Français,
ainsi que le suppose le titre courant, même si une pareille publicité ne
s'accorderait guère au stratagème deployé par Guinement par la suite. La
correction, dans le manuscrit de François I
er, du vers 1143, qui est différent dans les autres manuscrits,
trahit une volonté de lisser les coutures de cette insertion, laquelle
fait écho à certains éléments évoqués par les GCF, liv.
I, chap. 8 (vol. 1, p. 30) : « Moult est l'umaine pensée deceue et
avuglée, qui cuide que cil les doie aidier et consellier, à cui
en aura fet tant de persecutions et tant de domages : par quel
raison conseillera cil son anemi qui li aura ses biens gastez,
ses maisons arses, son pople ocis et ses citez acraventées
? ».
Cretin insiste sur le fait qu'Aegidius n'est pas roi
tout en continuant de suivre ses sources. [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, liv; I, chap. [9] (éd. Galliot du Pré, 1514,
fol. Vr) : « Auquel [Aegidius] Guynemault
(ayant memoire de Childeric) par trés grant astuce et le plus
qu'il peult se exiba rendit bienvoullant et serviable. »
GCF,
liv. I, chap. 8 (vol. 1, p. 30) : « Cil
Guinemenz, qui si ert amis au roi Childeric, estoit sages et
pleins de grant malice. »
Se gardant à
nouveau d'employer à propos d'Aegidius un vocabulaire réservé aux
rois, Cretin insère ici une réflexion personnelle qui prend la forme
d'une critique des débuts d'un règne, qui autorisent les plus grands
espoirs.
Cretin amplifie ce qu'il trouve dans
ses sources, et paraît plus proche des GCF, liv. I, chap.
8 (vol. 1, p. 30) : « tant fist en brief tens que il fu
si acointés dou roi Gilon, que il ne fesot riens sanz son
conseil, pour ce que i cuidoit que il fust li plus loiaus amis
que il eust. ». [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, liv. I, chap. [9] (éd. Galliot du Pré, 1514,
fol. Vr) reste vague : « se exiba rendit
bienvoullant et serviable, tellement que Gillon riens ne faisoit
que par son conseil. »
La volonté de
Gillon.
Rappel des v. 1126-1127, où Cretin fait
référence à de précédents conflits entre Aegidius et les François dont
la Chronique française n'a pas rendu compte.
[Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, liv. I, chap. [9] (éd. Galliot du Pré, 1514, fol.
Vr) : « La benivolence et amityé entre eulx confermee,
saichant Guynemault le couraige que portoit Gillon à l'encontre
des Françoys pour ce qu'ilz avoient osté l'empire aux Rommains,
luy persuada de faindre et simuler benignité et amityé àfin que
plus facillement peust exiger le tribut annuel qu'il leur
demanderoit. »
GCF, liv. I, chap. 8 (vol. 1,
p. 30) : « Bien
savoit Guinemenz que i lavoit les François soupeçonneus ; pour
ce li amonesta tant com il pout que il passast le tens par
faintises et par simulacions, et que il les grevast de treüz et
d'exactions ».
Cretin réécrit très
librement les GCF, liv. I, chap. 8 (vol. 1, p. 30) : « mais
pour ce que il pensoit bien que li François ne se
flechiroient mie pour tex griés que il ne demorassent en haine
vers le roi Chlideric, si com il avoient commencié, et que il ne
se tenissent à Gilon que il avoient esleu... »
Déjà au
XVIe siècle, « aller comme les écrevisses »
était une expression proverbiale signifiant « aller à reculons », « dont
les affaires vont au rebours de ce qui est attendu ».
Le fait
de différer lui semble très pesant, et il s'en faut de peu qu'il
n'envoie déjà une part du besant.
L'expression
est attestée dès le XVe siècle. L'usage des
ces expressions proverbiales caractérise une rhétorique de la sermo, de la conversation familière.
Tout ce
passage est une élaboration originale de Cretin servant à
introduire la prise de parole qui suit.
GCF, liv. I, chap.
8 (vol. 1, p. 30) : «
« Tu ne porras brisier la felonie
ne l'orguel des François, se tu ne destruiz aucuns des
plus nobles et des plus puissanz ; par ce porras les
autres legierement flechir à ta volenté. »
»
[Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques,
liv. I, chap. [9] (éd. Galliot du Pré, 1514, fol. Vr-v) : « Luy
remonstra et enseigna les Françoys estre rebelles
et difficillement souffrir et endurer ung superieur, pour
raison de quoy de bon conseil useroit s'il ostoit et faisoit
mourir les plus puissans et grans seigneurs de France pour
la punition et supplice desquelz soient les aultres
espouentez. »
[Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. Vv : « Gillon
adjouxta foy aux parolles du conseiller, auquel
premierement et avant tout aultre bailla commission et mandement
de ce faire. Guynemault, congnoissant ceulx qui avoient procuré
l'ejection de Childeric, accusa de lese majesté l'ung des
principaulx gouverneurs de France que Gillon fist occire
incontinent qu'il luy est envoyé, et oultre persecuta plusieurs
autres. »
GCF, liv. I, chap. 8 (vol. 1, p.
30-31) : « Gilons, qui pas ne s'avertissoit de la malice que cil
pensoit, s'acorda à ce conseil ; la cure de ceste besoigne li
charcha. Guinemenz, qui tant out attendu que il vit tens et lieu
de ce faire, comença à ciaus qui avoient esté plus contraire au
roi Childeric ; de crime les reta et les prist, puis les envoia
au roi Gilon pour fere joustice. Il commanda tantost que il
fussent pugni de crime de conspiration et de majesté
esgenée. »