Cretin
explicite davantage que ses sources le changement de comportement de
Childéric, et étoffe le récit de sa campagne militaire contre
Odoacre. Il s'inspire plutôt des GCF, liv. I, chap. 9
(vol. 1, p. 33-34) : « Li rois Childeris, qui estoit bon
chevaliers de sa main et sages de conseil, esmut ses oz contre
Oudouacre le roi de Saisoigne, ensemble se combatirent il et
leur genz ; desconfiz fu Oudouacres et ses oz ; par fuite
garanti sa vie. Li rois Childeris, qui moult estoit ardanz de
lui tenir, le chaça jusques à Orliens ; mais cil s'en fu jà
fuiz, qui pas n'osa atendre sa venue. Li rois assist la vile et
la prist par force ; un conte Romain, qui laienz estoit, ocist ;
Pous avoit non. » L'orthographe des noms propres est quant
à elle copiée de [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. Vv : « Childeric, jeune et
courageux, aprés qu'il eut recouvert le royaulme, poursuyvit son
adversaire Odoagre de Savonne jusques à Orleans, et surmonta la
ville assiegé en laquelle fut prins Paul, prevost
rommain. » Qualifier Paul de « comte et
prevost » révèle l'utilisation des deux sources par
Cretin.
Cretin s'inspire ici de [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. Vv : « En aprés
passa la riviere de Loyre et receut les Angevins au serment de
fidelité. »GCF, liv. I, chap. 9 (vol. 1,
p. 34) : Ensi escrut li rois son regne jusques à Orliens, et puis
jusques à la cité d'Angiers.
Ce détail est une originalité de Cretin.
En suivant la
pente (le val) de.
Motif de l'amor de lonh notamment élaboré par Jaufré
Rudel au XIIe siècle. Cretin confère à
cet épisode des amours de Childéric et Basine (jusqu'au v. 1600) une
coloration courtoise, en reprenant ici un motif de la poésie lyrique
des troubadours. Les emplois archaïsants de "que" (pour "tant que"
v. 1507 et "bien que" ici) ou les emprunts, ci-dessous, à des œuvres
fictionnelles bien connues sur l'amour (Métamorphoses
d'Ovide et Roman de la Rose) confirment l'idée que
Cretin écrit ici avec le souvenir de la lyrique
courtoise.
Il faut
comprendre « la poignante mouche de Yo », en vertu d'une
construction du complément du nom sans préposition. Cet
usage, hérité de l'ancien français, est rare chez
Cretin.
Les copistes semblent ne pas comprendre la
construction du complément du nom sans préposition (devenue trop
ancienne) et corrigent en supprimant la référence à Io. Ce faisant,
ils attribuent à Argus la garde de la mouche de façon
erronée.
Ovide,
Les Métamorphoses, livre I vers
568-779.
Les personnifications des sentiments
amoureux, ici ou plus bas avec "Doux souvenir" (v. 1549), évoquent
cette fois le Roman de la Rose, narration courtoise
et plus grand succès littéraire des XIIIe, XIVe et XVe siècles.
Cretin amplifie considérablement ses sources. GCF,
liv. I, chap. 10 (vol. 1, p. 34) : « Quant la roine Basine,
fame Bissine le roi de Toringe à cui li rois s'enfui, sout que
Childeris se fu acordez à ses barons et que il fu receuz en son
regne, ele guerpi son seigneur, et s'en vint après Childeric en
France, car l'on disoit que il l'avoit cogneue tandis com il
demoroit ovec son seigneur. » [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. Vv : « La
prosperité de cestuy Childeric cogneue, Basine, espouse du roy
de Thurin, mettant son mary en oubly, se retira vers le roy de
France, allechee en la coustume de la jeunesse
d'icelluy. »
Comme si elle incarnait un personnage.
Cette indication accentue de façon complice l'idée que
cette séquence est conventionnelle de la poésie courtoise (à ceci
près que les rôles sont inversés, puisque c'est la femme qui doit
prouver ses intentions).
Cretin
développe spectaculairement ce qu'il trouve dans ses sources.
GCF, liv. I, chap. 10 (vol. 1, p. 34-35) :
« Il [Childéric] li [Basine] demanda porquoi ele l'avoit
sui et son seigneur guerpi, ele li respondi... ». [Nicolas
de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. Vv :
« Laquelle, interroguee par Childeric pourquoy son mary
avoit delaissé pour suyvir ung aultre, ... »
L'idée que l'amour est le fruit d'un
choix rationnel afin de se porter sur la personne ayant le plus
de "pris", ou de valeur, est encore un motif de la lyrique
courtoise élaborée par les troubadours.
Cretin amplifie le discours de Basine qu'il
trouve dans ses deux sources principales sans en altérer
fondamentalement le contenu. GCF, liv. I, chap.
10 (vol. 1, p. 35) : « « Je sui, dist ele, à toi venue
pour ce que je ai cogneue et esprovée ta temprance et ta
vertu, et se je cuidasse meilleur de toi trover en nules
des parties dou monde, nus griés de voie ne nus travaus
de cors ne me tenist que je ne l'alasse
requerre. » » [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. Vv :
« « Pour ce (dist elle) que j'ay usé de ta
communion et que j'ay experimenté ta prudence et verty.
Car se je savoye que au monde y eust quelque ung
meilleur que toy, je ne cesseroye de le querir sans
estre lasse, par terre et par mer jusques ad ce que
l'auroye trouvé. » »
L'idée que les
mariages païens donnent lieu à moins de cérémonies est une
originalité de Cretin. GCF, liv. I, chap. 10 (vol. 1,
p. 35) : « Quant li rois oï ceste response, il la prist par
mariage comme païens que il estoit ». [Nicolas de La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. Vv :
« En ceste liberté de parolles, Childeric dejecté, non
estant encores entré en la foy de Jhesu Christ, print Basine à
femme et espouse ».
Latinisme donnant une connotation savante à un propos d'humour
misogyne.
Cretin prend
prétexte de la dénonciation de l'ingratitude de Childéric qu'il
trouve dans ses sources pour exprimer sa misogynie. Le fait de ne
pas nommer le roi Basin paraît délibéré. GCF, liv. I,
chap. 10 (vol. 1, p. 35) : « si ne li sovint pas des bontez et
des benefices que Bissines, li rois de Toringe, ses premiers
mariz, li out fez quant il out esté chaciez de France. »
[Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques,
fol. Vv : « sans avoir recordation de l'hospitalité,
familiarité et biensfaitz de Bissine. »
GCF,
liv. I, chap. 10 (vol. 1, p. 35) : « Quant il furent le soir
couchié ensemble et il furent ou secré dou lit, la roine
l'amonesta que il se tenist cele nuit d'abiter à li, puis li
dist que il se levast et alast devant la porte dou palais, et li
seust à dire ce que il auroit veu. Li rois se leva, et fist son
commandement. » [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. Vv-VIr : « Au premier
couchement des nopces, Basine admonnesta le roy Childeric de
passer la nuyt sans l'oeuvre voluptaire, garder les portes du
palais et luy raporter ce qu'il aura veu. L'homme, adjouxtant
foy aux parolles de ceste femme, troys foys fist le guect aux
portes de la maison. »
S'inspirant
de ses deux sources principales, Cretin ne raconte pas les visions
seulement par la bouche de Childéric, mais il ne mentionne pas non
plus que le roi retourne voir la reine entre chacune d'elles.
GCF, liv. I, chap. 10 (vol. 1, p. 35) :
« Quant il fu devant la sale, il li sembla que il veist
granz formes de bestes, ausi comme d'unicornes, de lieparz et de
lyons, qui aloient et venoient par devant le palais. Il retorna
touz espoentez et raconta à la roine ce qu'il avoit veu. »
[Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques,
fol. VIr : « Et finablement racompta à Basine qe premierement
il avoit veu en la court du palais des lycornes, leons et
lyepards. »
Du verbe peser.
GCF, liv.
I, chap. 10 (vol. 1, p. 35) : « Ele li dist que il n'eust pas
paor, et que il retornast arrieres. Quant retornez fu, il vit
granz ymages d'ours et de leus ausi com s'il vousissent courre
sus l'i uns l'autre. Il retorna au lit la roine, et li raconta
la seconde avision. » [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. VIr : « Secondement, des
ours et loups ravyssans comme s'ilz se hastoient de saillir à
l'encontre de luy. »
GCF, liv. I, chap. 10
(vol. 1, p. 35-36) : « Ele li redist que il retornast encore
une foiz. Quant retornez fu, il vit figures de chiens et de
petites bestes qui s'entredepeçoient toutes. Quant il fu
retornez à la roine et il li out tout raconté quanque il out
veu, il li requist que ele li feist entendre que ces III
avisions senefioient, car il savoit bien que ele ne l'i avoit
pas envoié pour noient. Ele lidist que il se tenist chastement
cele nuit, et ele li feroit au matin entendre la signification
des III avisions. Ensi furent jusques au matin, que la roine
apela le roi, que ele vit moult pensif. Puis li dist
ensi » [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. VIr : « Tiercement des petis
chiens lesquelz se mordoyent l'ung l'aultre. Lesquelles visions
recitées, saichant les choses futures, elle les exposa à son
mary en ceste maniere. »
GCF, liv. I, chap. 10 (vol. 1, p.
36) : « « Sire, ostez ces pensées de ton cuer, et
entent ce que je dirai. Si saches certeinement que ces
avisions ne sont pas tant significations des choses
presentes comme de celes qui à avenir sont. Si ne pren
pas garde aus formes des bestes que tu as veues, mais
aus faiz et aus mours de la lignie qui de nous doit
eissir. Car li premiers hoirs qui de nous naistra sera
hons de noble proëce et de haute puissance ; et ceste
senefie en la forme de l'unicorne et dou lyon, qui sont
les plus nobles bestes et les plus hardies qui soient.
La signification de la seconde avision si est tele, car
en la forme de l'ours et dou leu sont segnefié cil qui
de nostre fil istront, qui seront rapineus ausi com les
bestes sont. La segnefiance de la tierce avision si rest
tele, que en la forme dou chien, qui est beste
lecherresse et de nule vertu, ne ne puet sanz l'aide
d'ome, est segnefié la mauvestié et la parece de ceus
qui vers la fin dou siecle tendront le ceptre et la
corone de cest roiaume. En la torbe des petites bestes
qui s'entrabatoient est senefiez li menuz poples qui
s'entrociront, pour ce que il seront sanz paor de
prince. Sire, dist la roine, vez ci l'exposition des III
avisions qui est certaine demostrerresse des choses qui
sont à avenir. » » [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. VIr :
« C'est assavoir que de leur copulation charnelle
produyroient une lignee de diverses meurs, dont la premiere
seroit noble de nature, laquelle ensuyvroit les licornes et
seroit semblable aux ours et loups. L'aultre seroit encline
à rapine, et la tierce se mordant elle mesmes par tristesse,
prendroit la rage des chiens. »
La Mort.
La locution latine, signifiant "avec les pères", est le
titre d'un chant religieux.
Cretin clôture ce chapitre en réécrivant [Nicolas de
La Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. VIr :
« Le roy, remply de joye pour les presages de Basine, fut
ravy en trés grande esperance de la trés noble famille que
devoient produyre ces presentes nopces. De la en aprés par
quelques batailles les Alemans vaincuz print et reduysit soubz
sa puissance. Finablement, plsieurs choses excellamment faictes,
l'espace de vingt et quattre ans moult renommé, mourant,
delaissa le royaulme à son filz Clovys. » La
Chronique française ignore la fin du chapitre
chez [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. VIv : « Auquel temps, en la ville de
Thoulouze que les Gothz avoient occuppee, fut veu le long d'ung
jour entier couller ung ruysseau de sang. Ce temps et siecle a
esté excellant et noble en trés bons presbtres, car à Thoulouze
et plus parfaictement en Vienne Simplice a resplendi en
saincteté. Amand a illustré et decoré Bourdeaulx. Damian a
enseigné les Albigeois. Les Auvergnastz ont reveré et honnoré
Venerande, les Cahorsois Rustique et ceulx du Perigort Pegasin.
Et ne fault oublier Sydone, lequel de senateur fait le presbtre
des Auvergnastz, la famine estant en Bourgongne, de sa substance
repeut quattre mille pouvres et indigens. » Les
GCF, liv. I, chap. 10 (vol. 1, p. 37) n'évoquent
pas la mort de Childéric ici : « Ensi fu li rois hors de la
pensée en quoi il estoit chaüz pour les avisions, et fu liez de
la noble lignie et dou grant nombre des preudomes qui de lui
devoient eissir. » La mort de Childéric est rapportée plus
loin dans les GCF, liv. I, chap. 15 (vol. 1, p.
54-55) : « Retorner nous covient à l'ordre de nostre matiere,
que nous avons un petit entrelessié pour aucunes incidences qui
beles sont à raconter. Quant li rois Childeris out le roiaume de
France governé XXIIII anz, il fu morz. Un fil out de Basine la
roine, si out non Clodovées ».