Sur ce chapitre, voir les études qui
ont été faites par Brix et Delvallée, 2025 ; ainsi que Brix 2024
(signalées en
bibliographie).
Cretin amplifie considérablement le récit de
[Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques,
fol. VIIv : « Jour fut assigné pour le roy baptiser, et les
saincts fons preparez et richement aornez. »
GCF, liv. I, chap. 20 (vol. 1, p. 71) :
« Mesires sains Remis fist tout maintenant les fonz
aparellier pour le roi baptizier et ciaus quipar sa predication
estoient converti. Quant tout fut apresté, li rois descendi es
fonz ausi com uns autres Costantins. Ensi come sains Remis
recitoit la maniere de la passion Jhesu Crist, com il fu liez à
l'estache, batuz et escopiz et puis crucifiez, li rois, qui
moult avoit grant compassion des griés qu'il ooit reciter que on
li avoit faiz, dist un bel mot : « Certes, dist il, se je
eusse là esté atout mes François, je eusse bien vanchiés les
outrages que on li fesoit. » »
[Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques,
fol. VIIv : « Comme nul n'eust apporté le sainct cresme, duquel
on oing ceulx qui sont baptisez, fust par la negligence des
ministres ou par la volunté de Dieu, voicy venir soubdainement
une columbe du ciel, laquelle apporta entre les mains de saint
Remy une phiolle (que nous disons ampoulle), pleine de liqueur
trés odorifferante, laquelle chose on dit estre faicte par le
service et benefice du Sainct Esprit. De ceste liqueur fut sacré
le roy Clovys et de là en avant tous les roys de France, avant
que administrer le royaulme, jusques à maintenant sont
sacrez. »
GCF, liv. I, chap. 20 (vol. 1, p. 70-71) :
« Nostre Sires monstra bien apertement combien il avoit
acceptable la foi dou roi novelement converti par le grant
miracle qui là avint. Car droit en ce point que l'on dut faire
l'oncion, et cil qui le saint cresme devoit aministrer ne pout
avant venir pour la presse dou pople, uns coluns avola
soudainement devers le ciel, non mie coluns, mais Sainz Esperiz
en semblance de colum. En son bec, qui moult estoit clers et
resplendissanz, aporta la sainte ontion en un petit vaisselez,
puis le mist ès mains dou saint archevesque qui benoissoit les
fonz. »
L'expression évoque le
Pas du Perron Fée, le récit d'un tournoi qui
s'est tenu à Bruges en 1463 (Le Pas du Perron fée. Édition
des manuscrits Paris, BnF fr. 5739 et Lille, BU 104, éd.
Chloé Horn, Anne Rochebouet et Michelle Szkilnik. Les classiques
français du Moyen Âge 169. Paris, Champion, 2013). Même si Cretin ne
renvoie peut-être pas explicitement à ce texte ici, il associe
volontairement une expression relevant du domaine de la chevalerie à
la description de la Passion.
[Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. VIIv : « Le mystere du baptiesme
accomply, Clovys, faisant briefve oraison à la noblesse estant à
l'entour de luy, et semblablement à tout le peuple, les enhorta
de renoncer la faulce religion des dieux et confesser et advouer
la foy de Jhesu Christ, filz de Dieu, par l'aide duquel il avoit
surmonté les Allemans, ses ennemis. » Dans les
GCF, liv. I, chap. 19 (vol. 1, p. 68-70), c'est
avant son baptême que Clovis exhorte les Francs à se converir par un
long dicours. Dans cet appel à renoncer au paganisme et à lutter
pour le christianisme, Cretin ne se contente pas de réorganiser le
discours correspondant dans les GCF afin de placer le
commentaire de Clovis sur le sacrement après que celui-ci a eu lieu
(plutôt qu’avant) ; il réduit également considérablement le discours
du roi, en limitant sa portée à l’acte de foi. Cette condensation
des éléments narratifs permet à Cretin de passer d’un principe
chronologique, qui organise le récit du baptême, au principe
pédagogique présidant à la discussion des attributs et des symboles
du roi de France. Le discours reporté joue un rôle de transition
entre les deux pratiques littéraires à l’œuvre dans ce chapitre, qui
passe ici de l’histoire à la théorie politique, avec le
développement des attributs de la religion
royale.
[Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. VIIv : « Les couraiges des
Franoys, frappéz et amolliz par l'oraison du roy, confessans
Jhesu Christ, receurent le sainct baptesme. »
GCF, liv. I, chap. 20 (vol. 1, p. 72) : « Moult
ourent grant joie et grant leece tuit cil qui là estoient ; tuit
commencierent à crier graces et loenges à Nostre Seigneur ; si
fu là baptiziée une partie dou pople. »
Ce v. est identique au v. 2209.
[Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. VIIv : « Clovys, afin
qu'il esclarcist et enluminast la foy catholicque par quelque
noble et excellan oeuvre, fist construyre ung temple depuis les
fondemens jusques en hault sur le Mont Agu de Paris, que l'on
dit maintenant le Mont Saincte Geneviefve, lequel il dedia aux
benoistz apostres sainct Pierre et sainct Paul. »
GCF, liv. I, chap. 20 (vol. 1, p. 72) : « Il
mostra bien la foi et la devocion de son cuer en ce que il fonda
asez tost après, par l'amonestement la roine, une eglise en
Paris en l'eneur dou prince des apostres, qui or est apelée
Sainte Geneveve ».
[Nicolas de
La Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. VIIv :
« En ce lieu ne omettray à adjouxter ce que par nul certain
aucteur ay trouvé, mais ay ouy reciter et affermer notoirement
par la commune renommee : que les roys françoys avoient en leur
armoyrie pour le signe de leur noblesse troys crapos, mais après
que Clovys eut receu les sacremens chrestiens, luy fut envoyé du
ciel ce que de present portent les roys, c'est assavoir troys
fleurs de liz d'or, soubz lesquelles est la couleur du ciel
serain, que les Françous appellent azur. » Les
GCF ne rapportent pas cet épisode.
Sans parvenir
à expliciter davantage que sa source en quoi la fontaine est une
preuve de l'origine divine des armoiries royales, Cretin continue de
suivre [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. VIIv : « A ceste chose me consent
le monastere Sainct Barthelemy que nous appellons Joye en Val,
auquel par les habitans du lieu est monstré une fontaine
tesmoing de ce muracle. » Il enrichit cependant sa source
principale en introduisant la figure traditionnelle de l'ermite de
Joyenval, qu'il désigne d'une formule qui trahit le recours aux
Annales de Nicole Gilles (f. XVr-v) : « On
lit aussi en aucunes escriptures que en ce temps avoit ung
hermite preudhomme et de saincte vie qui habitoit en ung boys
près d'une fontaine au lieu qui de present est appellé Joye en
Val, en la chastellenie de Poissy, près Paris, auquel hermite
ladicte Clotilde, femme du roy Clovis, avoit grande fiance, et
pour sa saincteté le visitoit souvent, et luy administroit ses
necessitez. Et advint ung jour que ledit hermite estoit en
oraison, ung ange s'apparut à luy, et luy disant qu'il fist
raser les armes des trois croissans que ledit Clovis portoit en
son escu, combien que aucuns dyent que c'estoient trois
crapaulx... »
Rime riche mais convenue. Pierre de Ronsard fera encore
rimer ces deux mêmes mots dans la Franciade, liv. 1,
vers 35-36.
Ce passage n'a pas d'équivalent dans les sources de
Cretin, qui suggère que le rôle traditionnel de l'abbaye de
Saint-Denis, gardien du souvenir de la dynastie et dépositaire de la
mémoire royale, soit transféré à Joyenval. Ainsi s'exprime la
relative hostilité de Cretin vis-à-vis de l'abbaye bénédictine de
Saint-Denis, qui transparaît encore plus loin dans ce chapitre, au
moment où la Chronique française évoque la perte de
l'oriflamme.
Même dans un
pronom monosyllabique (icy « le » dans « croy le »), a priori
tonique donc, le « e » final est considéré comme surnuméraire, puis
qu'il rime avec « ecrouelle ». Le cas revient à plusieurs reprises
dans la Chronique, par exemple, rien que pour le
livre I, aux v. 2805-2806, où « querelle » rime avec « querez le »
ou encore aux v. 3785-3786, où « jaçoit ce » rime avec « congnoisse
».
Référence à la croyance populaire selon
laquelle un septième fils a le pouvoir de guérir des écrouelles.
Voir Marc Bloch, "Une contamination des croyances: Les rois de
France, guérisseurs d'écrouelles, saint Marcoul et les septièmes
fils", Compte rendu du Ve Congrès international des sciences
historiques, éd. Guillaume Des Marez et François-Louis
Ganshof, Bruxelles, Weissenbruch, 1923, p. 315-316.
Aucune des deux sources principales de Cretin
n'évoque la guérison miraculeuse des écrouelles.
De nouveau, Cretin glisse dans ses
vers une attaque contre l'institution dyonisienne.
Une
autre lecture possible de ce vers ferait de l'adverbe "depuys" un
commentaire de Cretin sur sa propre composition de la
Chronique, plutôt que sur la bénédiction d'un
nouvel étendart. Une telle interprétation, cependant, suggère que
Cretin aurait ajouté ces vers a posteriori, après avoir écrit le
livre IV de sa Chronique, qui traite de Charlemagne.
Or Cretin semble avoir offert ses livres au roi à mesure qu'il les
écrivait, ce qu'indiquent les liminaires dans lesquels il témoigne
de son engagement à produire douze livres, entravé par sa fatigue.
Voir en particulier le livre II, BnF fr. 2818, f. Ar et CXIVr.
[Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. VIIv : « L'on tient aussi
pour certain que du ciel a esté envoyé ung grap de soye rouge et
quarré, en façon d'une enseigne de guerre resplendissant à
merveilles, duquel pour enseigne useroient les roys françoys en
leurs batailles contre les ennemys de la foy catholique, et à
cest estendard jusques à present est demouré le nom de
auriflamme, laquelle longuement a esté gardée par les religieux
et couvent de Sainct Denys en France. Mais les roys abusans de
ce signe contre les chresties, c'est evanouy. Ung aultre
toutesvoyes a esté fait et restauré à l'exemple et semblance de
cestuy, lequel, consacré par les evesques et l'abbé du lieu, est
dignement gardé avecques les aultres sainctes reliques. Et sont
aucuns lesquelz dient ce benefice celeste avoir esté conferé à
Charlemaigne. » Les GCF n'évoquent pas
l'origine de l'oriflamme de Saint-Denis.
Valorisation traditionnelle de
l’autopsie dans l’écriture historiographique, c’est-à-dire du
témoignage de première main par quelqu’un qui a vu les faits. Le
témoignage direct était alors considéré comme le gage de vérité le
plus fiable : plus un historiographe est proche des faits, plus il
est estimé avoir de l’autorité sur son récit (rôle d'assertor, pour reprendre la
terminologie de B. Guenée). Contrairement aux pratiques modernes et
contemporaines, les historiographes qui, avec recul, confrontent les
sources, n’occupent qu’une seconde place en termes de valeur de leur
écrit (ils sont des (rôle d'compilatores). Voir B. Guenée, Histoire et
culture historique dans l’Occident médiéval, Paris,
Aubier-Montaigne, 1980, p. 140-147 ; P. Ainsworth, « Contemporary
and “Eyewitness History” », dans Historiography in the Middle
Ages, éd. D. Mauskopf, Leiden-Boston, Brill, 2003, chap.
8, p. 249-276. Cretin fera néanmoins la critique de l’autorité
absolue du témoignage de première main dans sa déploration funèbre
de 1525, L’apparition du Mareschal sans reproche :
voir E. Delvallée, Poétiques de la filiation, Genève,
Droz, 2021, p. 316-339. La justification des faits allégués, par
l’observation directe de preuves, revient à plusieurs reprises,
souvent en fin de chapitre, comme dans le livre I, chap. 20, v.
3533-3534 « Quoy qu'il en soit, plusieurs donnent adveuz / Que sur
la tumbe ont veu tout plein de veuz ».