Cretin reprend [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XXIIIv tout en modifiant la nature des
liens unissant Childebert aux victimes de Frédégonde : « Childebert,
vestu du royaulme de Gontran et redusant en son couraige la cruaulté
de Fredegonde envers son pere et le filz de son oncle, pensa de
tourment ceste femme punir. » La Chronique française
rapporte bien aux v. 1771-1798 que SigebertSigebert Ier (535 — 575) Roi des Francs d'Austrasie (561-575)
, le père de Childebert, a été assassiné sur
ordre de Frédégonde. Peut-être de peur de n'être pas compris, Cretin
préfère remplacer la mention du « filz de son oncle » par celle de
son « oncle », conformément à ce que disent les GCF,
liv. IV, chap. 8 (vol. 2, p. 29) : « Moult fu li rois Childeberz
puissanz quant il fu en possession de II roiaumes. Lors se porpensa
coment il porroit venchier la mort son pere et son oncle qui avoient
esté occis par Fredegonde. » La mort de ChilpéricChilpéric Ier (537 — 29/09/584) Roi des Francs de Neustrie (561-584)
a effectivement été commanditée par
Frédégonde aux dires des v. 3840-3878, et ClovisClovis (VIe siècle — 580) Prince franc (?-580)
Prince franc, fils de Chilpéric Ier est
vraisemblablement le cousin de Childebert auquel fait référence [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, son assassinat
faisant l'objet des v. 3401-3409 dans la Chronique
française, mais on pourrait également songer à MérovéeMérovée II (550 — 577) Prince franc (550-577)
Prince franc mérovingien, fils de Chilpéric Ier, bien que son suicide
assisté ponctue une vindicte à laquelle Cretin n'associe pas
Frédégonde (v. 2053-2118).
Cretin ne reproduit pas le nom de ClotaireClotaire II (584 — 21/10/629) Roi des Francs de Neustrie (584-613)
Roi des Francs de Paris (595-613)
Roi des Francs d'Austrasie et de
Bourgogne (613-629)
Roi des Francs (613-629)
, à l'inverse de [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques qu'il suit : « Pour
raison de quoy appella à soy Gondouault auquel il bailla la
sollicitude et conduitte de son armee, luy commandant destruire le
royaulme de Soyssons que Fredegonde gouvernoit comme appartenant son
filz Clotaire. » La mention de Landry à cet endroit indique
peut-être une consultation des GCF, liv. IV, chap. 8
(vol. 2, p. 29) qui disent quelques lignes plus loin : « Mais
Fredegonde qui tant sot de malice se porchaça d'autre part ; ele
manda toz les barons dou roiaume son fil et Landri que li rois
Gontran avoit fait devant ce tutor et menbor de son fil, pour ce que
il estoit en enfance. » Toutefois, le nom de Landry apparaît plus
loin dans le récit de [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, et Cretin pourrait très bien l'avoir
transféré ici.
Peut-être par pudeur, ou pour éviter de faire de Frédégonde le
portrait attachant d'une mère attentive, Cretin omet un détail donné
par [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol.
XXIIIv : « L'advenement de ses ennemys congneu, commanda Fredegonde
aux seigneurs et gentilzhommes du royaulme vers elle en armes
hastivement venir, lesquelz mis en conseil, Fredegonde embrassant
son filz encores allectant leur dist en ceste maniere : [...].
»
Ce discours est la
deuxième prise de la parole la plus longue dans le livre II de
la Chronique française, avec 44 vers. La première
est également de Frédégonde. Cretin versifie ici [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XXIIIv : «
“Hommes qui estes les premiers et principaulx de ce royaulme de
France, vous ne devez peu estimer vostre roy et seigneur,
combien qu'il soit jeune et petit de aage, en sorte que formant
devant voz yeulx souffrez son royaulme gaster et perdre. Chose
convenable vous est avoir memoire et souvenance de vostre foy
que me jurastes, moy estant à Rouen, que jamais en nul temps ne
delaisseriez cestuy mon filz vostre roy, mais que en honneur et
reverence le garderiez comme l'heritier du royaulme de son pere.
Seigneurs par ycelle foy je vous prie deffendez voz possessions
que vostre ennemy, tant cruellement infeste et assault. Pourtant
se nous sommes en moindre nombre, neautmoins est facille vaincre
et sermonter noz adversaires. Point ne auray le courage fally et
ne seray quant au choses despourveue de conseil se maintenant
estes mes aydans et deffendeurs et à ceulx qui bien feront leur
devoir sera rendu louange et remuneration mais au contraire
ceulx qui laches et languissans se faindront seront notez de
injure et ignominie eternelle.” » Le serment évoqué aux v.
4476-4481 est peu compréhensible : Cretin oublie manifestement
qu'il a supprimé la mention de ces soutiens venus vers
Frédégonde lors de son envoi à Rouen par Gontran (v.
4144-4451).
Cette réaction des
fidèles de Frédégonde est une originalité de Cretin, qui lui permet
de saluer son propre exercice rhétorique.
Cretin omet l'assentiment
collectif qui accueille la nomination de Landry telle que la
rapporte [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol.
XXIVr : « Par le consentement doncques de ceulx qui là estoient,
Fredegonde constitua Landry chef de son armee, auquel elle commist
et bailla toute puissance de conduyre et faire la bataille,
injonction faicte aux gens d'armes de obeyr à Landry et accomplir ce
que par luy leur seroit commandé. » Il ne s'attarde pas non plus sur
l'obéissance à Landry, dans la mesure où la Chronique
française fait de Frédégonde la véritable commandante de
l'armée dans ce chapitre.
Ces quelques vers qui évoquent la
guerre de façon générique, avec un vocabulaire revenant très
fréquemment dans la Chronique, sont une originalité
de Cretin par rapport à ses deux sources principales. Plutôt que de
recourir, une nouvelle fois, à la représentation pleine d’enargeia de la bataille, Cretin semble
au contraire s’appuyer sur les souvenirs de son lecteur/auditeur,
appelé par le pronom « on » (v. 4511), en employant des rimes qui
relèvent presque du lieu commun : « taille / bataille » ou encore «
tost / ost » (sous forme de rime brisée, aux v. 4504-4505).
Cretin suit [Nicolas de La Chesnaye],
Les Grandes Chroniques, fol. XXIVr mais
invente la nouvelle prise de parole de Frédégonde : « Ceste
femme eslevee en couraige, portant Clotaire pendant à ses
mammelles, marchoit devant l'armee. » Les GCF,
liv. IV, chap. 8 (vol. 2, p. 30) ne rapportent pas de discours
de Frédégonde non plus : « Ele chevaucha devant, le petit roi
entre ses braz ; les batailles des chevaliers armez aloient
après toutes ordenées. » Ce petit discours ajouté fonctionne
comme une péroraison (du latin per
oratio, repris au grec epi-logos, « discours par-dessus ») du discours
précédent, en cherchant à susciter le plus vif pathos des auditeurs, par la
représentation du nouveau-né au combat. Dans le Dialogue
sur les partitions oratoires (XV), Cicéron indique
qu’avec l’exorde, la péroraison sert à exciter les passions
(contrairement à la narration et la confirmation qui cherchent à
convaincre).
Cretin n'a pas bien compris [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, fol. XXIVr, qui ne fait pas commencer la
bataille avant le campement de l'armée dans la forêt : « Après
soleil couché, commanda Landry que l'armee reculast en la forest qui
du chemin près estoit. » Les GCF, liv. IV, chap. 8
(vol. 2, p. 30) n'évoquent pas de combat non plus : « Quant la nuiz
fu venue, Landris, li cognoistables, les mena en une forest qui
d'iaus n'estoit pas loinz ».
Le ton du
narrateur se fait ici légèrement ironique et complice, mettant en
avant l'aspect plaisant de la ruse qui va être exposée.
En plus d'attribuer à Frédégonde plutôt qu'à Landry
l'initiative du stratagème employé, Cretin inverse la chronologie de
sa mise en oeuvre telle que la rapporte [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XXIVr, de façon à rendre
l'épisode plus réaliste : « Lequel [Landry] couppa une branche
d'arbre à laquelle pendit une sonnette et la lya aux crins de son
cheval, comme l'on a de coustume faire aux bestes qui paiscent es
forestz, ce que fisrent tous les aultres par son commandement. Ce
fait selon le vueil de Landry, de nuyt yssit de la forest et avant
le jour arriva an l'ost des ennemys, lesquelz, dormans (à cause des
labeurs du jour precedent) assaillit, dont plusieurs furent occis et
les autres se mysrent en fuytte. » La référence que Cretin fait à «
ceulx du guect » (v. 4558) indique une possible influence de
l'épisode à tonalité comique des GCF, liv. III, chap.
8 (vol. 2, p. 31-32) : « Cil qui l'ost de leur anemis devoient
eschaugaitier virent ceus venir ensi atornez ; bien amtins estoit
encor, si que petit paroit de la clarté dou jour. Cil qui le gait
conduisoit demanda à l'un de ses compagnons ce que povoit estre :
“Essoir, dist il, à la vesprée, n'aparoit là où je voi cele forest
nule riens, ne haie ne buissons ne broces.” Lors respondi ses
compainz : “Encores routes tu la viande que tu menjas essoir ; si
n'es pas encore bein desenivrez dou vin que tu beus. Tu as tout
oblié quanque tu feis ier. Dont tu ne vois tu que ce est un bos où
nous avons trové pasture à noz chevaus, dont n'oz tu les clarains et
les tympanes des bestes qui vont paissant par cele forest.” Car
costume estoit aus François, au tens de lors et maismement à ceus
dou païs dont il estoient, que il pendoient volentiers tels clarains
aus cols de leur chevaus, quant il les chaçoient es pastures des
forez, pour ce que se il se perdissent par les bos que on les
trovast par le son des tympanes. »
Ce
proverbe n’est pas attesté ailleurs que dans la ballade des
contre-vérités de Villon, selon laquelle il n’est : « Ne fort guet
que d'homme endormy » (v. 4). Villon est également cité au livre V
de la Chronique, v. 2867-2868 : « Qu'il dict le mot
que Villon ne nya. / Quel mot ? Heureux l’homme est qui rien n’y a
». Cretin cite le Testament, où le refrain de la «
Double ballade sur le mesme propos » est l'octosyllabe « Bien est
eureux qui riens n'y a ! ». La « Requeste que ledit Villon bailla a
Monseigneur de Bourbon », enfin, est citée au début d’une épître de
remerciement de Cretin à François Ier,
intitulée dans le recueil posthume de ses œuvres « Dudit Cretin
audit seigneur » (Œuvres poétiques, éd. Chesney, p.
230-232).
Cretin amplifie considérablement le compte rendu des
retombées de cette bataille que fournit [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, fol. XXIVr : « Incontinent les
tentes des ennemys pillees et destruictes, entrez en la Champaigne
près de Rains bruslerent les villages et habitans d'iceulx. Ceste
victoire excellente par son astuce obtint Fredegonde à Truenque. »
Il ignore la suite de sa source : « Après cecy succeda aultre cause
de faire guerre contre les Bretons, laquelle non declaree par les
premiers escripvains ne peult estre aussi par moy escripte. L'on dit
que en ceste bataille fut faicte grande et cruelle occision.
»
Cretin abrège significativement le
récit de cette campagne d'Italie peu glorieuse que donne [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XXIVr : «
Tantost après se leva occasion de guerre, pour laquelle Childebert
prepara son armee contre les Lombars, lesquelz persecutoient les
Millennoys et Insubres qui sont les habitans de Gaulle cysalpine,
dont les citez sont Millan, Pavye, Novarre et Vercelle. Pour ceste
guerre faire et conduyre, furent esleuz vingt et deux capitaines,
desquelz Andouault, Olo et Codyvec furent constituez et establiz
chefz de toute l'armee. Les Alpes et monts passez, quant on fut
arrivé au camp des ennemys, Olo approchant d'un chasteau qui près de
là estoit, transpercé d'un traict, mourut. Les aultres passans
oultre assiegerent Millan, ausquelz Maurice bisantin empereur envoya
ces ambassadeurs promettans donner renfort aux Françoys dedans le
septiesme jour de la venue duquel seroit signe quant ilz verroient
brusler la ville estent en la vallee. La promesse de l'empereur ne
sortit à effect, par quoy le siege levé et aucuns chasteaulx prins
par les Françoys et mis soubz leur obeissance pour ce que l'armee
estoit eschauldee des grans challeurs de l'esté, et la pluspart des
gens d'armes mallades du flux de ventre, s'en retournerent en leur
pays. »
Cretin cherche à donner une
certaine ampleur à cette campagne qui n'est qu'évoquée par [La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XXIVr :
« Ces choses faictes, après la conqueste du royaulme de
Bourgongne, Childebert qui estoit appellé le jeune mourut
[...]. » L'affirmation de Cretin de s'en tenir à ses
sources trahit ici sa frustration de n'en savoir davantage sur une
expédition qui aurait permis de clôturer le règne de Childebert II
sur une note guerrière positive.
[La
Chesnaye], Les Grandes Chroniques, fol. XXIVr ne
donne pas d'éléments de chronologie : « Ces choses faictes,
après la conqueste du royaulme de Bourgongne, Childebert qui
estoit appellé le jeune mourut avec sa femme, non pas sans
suspition de poison. » Cretin s'appuie sur les
GCF, liv. IV, chap. 10 (vol. 2, p. 36) :
« Li rois Childeberz trespassa de cest siecle ou XXVe an de son aage, ou XXIIIe de son regne, car il n'avoit que
II anz quant li regnes li fu livrez, et ou quart an dou regne de
Borgoigne ; il et sa fame morurent tuit ensemble. Si cuiderent
aucun que il fussent enpoisoné. »
Cretin paraît ici se plaindre de la version des
Grandes Chroniques de France qu'il a sous les
yeux. Les éditions imprimées qui rendaient alors ce texte disponible
écrivent en effet, ici, « Childerich », et donnent les
repères chronologiques erronés que reprend Cretin dans la
Chronique française : « Le roy Childerich
trespassa de ce siecle ou XXXVe an
de son aage et ou XXXIIIe an de son
regne » (Pasquier Bonhomme). Les confusions sont en effet
nombreuses entre les différentes copies d'un même texte, à propos
des noms des rois mérovingiens. Cretin (ou du moins la série de
manuscrits BnF fr. 2817 à 2822) échappe largement à ces confusions,
mais pas totalement.
Cretin fait référence à un propos similaire tenu aux
v. 415-416.