Cet éloge de
Clodion est une originalité de Cretin vis-à-vis de ses sources.
[Nicolas de la Chesnaye], Les Grandes Chroniques,
liv. I, chap. [4] (éd. Galliot du Pré, 1514, fol. IIv) fait une
première fois référence à Clodion entre le récit de la mort de
Pharamond et celui des origines de la loi salique : « Il
[Pharamond] delaissa son filz Clodion heritier du
royaulme »Ensuite commence le récit du règne de
Clodion, [Nicolas de la Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, liv. I, chap. [5] (éd. Galliot du Pré,
1514, f. IIIr) : « Cestuy Clodion pour l'abondance de ses
cheveulx dit Chevelu... » Les GCF, liv. I,
chap. 5 (vol. 1, p. 20-21) donnent d'abord un petit résumé que
Cretin ne reproduit pas avant d'en venir à l'histoire de Clodion : « Jusques
ci vous avons recitées les oppinions
d'aucuns actors, mais pour ce que nous ne volons pas que
nuls puisse trover contrarieté en ceste lettre, nous
prendrons la matiere si comme ele gist es croniques, qui
ensi dient que puis que li François se furent parti de
Sicambre et il ourent Alemaigne et Germenie conquise et les
Romains desconfit par II batailles, il coronerent un roi qui
out non Pharamonz. Cil Pharamonz engendra Clodio, qui après
lui fu rois ; apelez fu Clodio li cheveluz, car en ce tens
estoient li roi chevelu. »
Cretin manifeste ici une lecture anagogique de
l’histoire, selon les modes d’interprétation définis par Thomas d’Aquin
((
Thomas d'Aquin, 1854-1861), I, qu. I), en vertu de laquelle des
événements anciens préfigurent un devenir chrétien.
Cretin s'inspire
ici d'une brève mention que [Nicolas de la Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, liv. I, chap. [4] (éd. Galliot du Pré, 1514, fol.
IIv) place après le récit de l'origine de la loi salique : « lesquelz
[les Français] paravant icelle loy
[salique] mal vivoient et riens ne faisoient assez
attrempement. » Il n'y a pas d'équivalent dans les
GCF, liv. I, chap. 5 (vol. 1, p. 20-21).
Cette réflexion de Cretin
renvoie à une discussion théologique très ancienne sur le salut des
païens.
[Nicolas de la Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, liv. I, chap. [5] (éd. Galliot du Pré, 1514,
fol. IIIr) : « [Clodion]
estant enserré es estroictes fins et limitez de Germanie,
desirant augmenter son royaulme, mist les Thuringes soubz sa
puissance et domination et occupa la ville d'Ishargue, où le
siege du royoaulme constitué, comme ja desfailloit la puissance
rommaine et n'y avoit plus que les Belgeois qui
suyvissent... » Cretin ignore la fin du paragraphe : « l'empereur
envoya ses ambassadeurs en Gaulle Belgique,
car en ce temps les Bourguignons avoient subjugué Lyon et les
Gothz Acquitaine. »
GCF, liv. I, chap. 5 (vol. 1, p.
21) : « En poi
de tens après que li rois Clodio fut coronez, il et si François
pristrent à envaïr les terres vesines et à courre sus à ciaus
qui à aus marchissoient. Ils degasterent la contrée d'une gent
qui auques près d'iaus habitoient, que on apeloit Toringiens.
Cele terre siet en une partie d'Alemaigne. Un chastel pristrent
qui estoit nomez Dispergue ; en ce chastel establi li rois le
siege de son regne. Dès lors començoit jà li empires de Rome à
abaissieret à dechaoir, et la force des Romains, qui soloit
estre comparée à force de fer, estoit jà chaüe en la fragilité
qui est comparée à pieces de poz de terre. » Cretin ignore la fin
du paragraphe : « Car li Borgoignon avoient jà porprise
et saisie la province de Lyons et li Gocien cele d'Aquitaine, ne
li Romain ne tenoient plus de toute Galle fors cele partie qui
est enclose entre Loyre et le Rim. » Le nom que Cretin
donne à la capitale de Clodion, repris à [Nicolas de la Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, reste incompréhensible. Celui que donnent
les GCF (« Dispergue ») est un calque du latin Dipsargum, qui n'est pas clairement
identifiée, mais les éditions anciennes qu'utilisait Cretin ne donnaient
même pas ce nom du fait d'un saut du même au même (« Un chastel pristrent qui estoit nomez
Dispergue ; en ce chastel establi »). Voir
Bonhomme, vol. 1, vue 20a ; Vérard, vol. 1, fol. IIIrb ; Eustace, vol.
1, fol. IIvb.
GCF, liv. I, chap. 5 (vol. 1, p.
21-22) : « Li rois Clodio, qui moult desiroit à eslargir les
bonnes de son roiaume, envoia ses espies outre le Rin pour
savoir quel defense li païs avoit ; puis passa outre o tout son
ost. La cité de Cambrai assist et prist ; outre passa parmi la
forest de la Charboniere, à la cité de Tornai vint, le siege
mist entor la vile ; assez tost après la prist ; tous les
Romains qui contre lui vindrent pour le païs defendre ocist et
mist à mort. » [Nicolas de la Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, liv. I, chap. [7] (Galliot du Pré,
fol. Vr) rapporte cet épisode plus loin, après la description des
différentes régions de la Gaule : « Par quoy donques par les
Françoys fut donné le premier assault aux Belgeois. Les
messaigers du roy Clodion (après qu'ilz eurent vey et congneu
l'estat de la region) rapporterent pour response la terre estre
tenue en petite puissance, au moyen de quoy sans demeure se
transporta le roy aux Belgeois, et les champs largement couruz
et pillez, print la ville de Cambray par luy assiegee. D'illec
par la forest nommee Charbonnyere s'en alla à Tournay qui estoit
detenue par le secours des Rommains, Mais les gens d'armes yssuz
de la ville surmonta et chassa par dure bataille et jouyst de la
cité. ».
Cretin reprend à ses sources
principales les références aux auteurs antiques, qu'il n'a pas lui-même
consultés. GCF, liv. I, chap. 5 (vol. 1, p. 22) : « Mais
pour ce que nous avons ci fait mencion
de II provinces de Galles, qui or est apelée France, avenant
chose est que ci endroit soit mise la descrition de toute Galle
en la maniere que Jules Cesar la descrist, qui en X anz la
conquist ; à li s'acorde, Plines et maint autre
philosophe. » [Nicolas de la Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, liv. I, chap. [5] (Galliot du Pré, fol. IIIr) ne
contient pas d'introduction à l'énumération des villes et cours d'eau
des différentes régions.
Personnage vraisemblablement
forgé par Cretin ou l'une de ses sources pour faire correspondre un
nom de roi à une région.
Cretin invente des personnages que ne
mentionnent pas ses deux sources principales. GCF,
liv. I, chap. 5 (vol. 1, p. 22) : « En III provinces
principaus est toute Galle
devisée : la premeire si est Celte, qui vaut autant
comme cele de Lyons, la seconde cele de Belge, et la
tierce cele d'Aquitaine. » Cretin ignore la mention des « frontières
naturelles qui se trouve chez
»[Nicolas
de la Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, liv. I, chap. [5] (éd. Galliot du
Pré, 1514, fol. IIIr) : « Le pays de Gaulle est divisé
en troys parties, l'une est appellee Belgique, l'aultre
Celtique, et l'aultre Acquitainique, tout lequel pays
est clos et environné du Rhyn, des Alpes et monts
Pyrenees et de la mer Britannique. »
Cretin place ici l'explication étymologique que sa
source principale insère au terme de la description de l'Aquitaine.
GCF, liv. I, chap. 5 (vol. 1, p. 25) : « Si
est nomée ceste province Aquitaine pour ce que ele est plus
habundanz de fonteines et de flueves que nule des
autres. »
À partir de là et jusqu’à
la fin du chapitre, Cretin énumère les fleuves, massifs (montagneux et
forestiers) et villes de chaque province. Il se conforme, ce faisant, à
une tradition encyclopédique dont l’illustrateur le plus renommé (et
cité au v. 800) est Pline l’Ancien, dont l’Histoire naturelle
consacre les livres 3 à 6 (sur 37) à la description géographique des
parties de la Terre connues des anciens. Ce passage est aussi
l’occasion, pour le jeune roi François, de visiter, au moins par
l’imaginaire, son royaume. Cretin décrit d'abord la Gaule Celtique, puis
l'Aquitaine et enfin la Gaule Belgique, ce qui ne correspond à l'ordre
d'aucune de ses deux sources principales. Les GCF, liv.
I, chap. 5 évoquent d'abord la Gaule Celtique, puis la Gaule Belgique,
et enfin l'Aquitaine ; tandis que [Nicolas de la Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, liv. I, chap. [5]-[7] parle d'abord de la
Gaule Belgique avant de décrire la Gaule Celtique et l'Aquitaine.
Cretin entame sa description en
s'inspirant de deux passages de [Nicolas de la Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, liv. I, chap. [6] (éd. Galliot du Pré, 1514,
fol. IIIv) : « Gaulle Celtique commence à la riviere
de Seyne et s'estend jusques à Loire, mais elle court depuis la
riviere de Marne jusques au Rhosne » ; liv. I, chap. [7] (éd.
Galliot du Pré, 1514, fol. IVr] : « Les fleuves dont
Gaulle celtique est influee et enrosee sont : Seyne, de laquelle
les Belgeois sont separez des Celtes voisins, des Espaignaulx,
Loyre, Vienne, Yonne, Oobe, le Rhose, Sorde, Durante, sans les
ruysseaulx et petis fleuves, lesquelz courent des Alpes au
Rhosne, ou des montaignes d'Auvergne en la mer descendent à
Narbonne. » Les GCF, liv. I, chap. 5 (vol. 1, p.
23-24) ne mentionnent pas autant de cours d'eau : « La
province donques de Lyons, qui commence au Rôle et fenist à
Gironde [...] Maint fleuve corent par ceste province, des quels
li Rones et li plus granz. »
GCF, liv. I, chap. 5 (vol. 1, p. 23) : « [La
Gaule Belgique] contient mainte noble cité, desquels
nous avons ci mis les noms, car par les noms des citez sera plus
legierement la descrition entendue. La premiere si est Lyons,
Chalon, Ostun, Sanz, Troies, Auceuerre, Miauz, Paris, Orliens,
Chartres, Rouen, Evreues, Lisieues, Avrences, li Mans, Nantes,
Renes, Vanes, Angiers, Nevers, Tors et Boorges. » [Nicolas
de la Chesnaye], Les Grandes Chroniques, vol. 1, chap.
[6] (éd. Galliot du Pré, 1514, fol. IIIv) : « Elle [la
Gaule Celtique] est aussi esclarvie et decoree des villes cy
aprés escriptes, c'est assavoir de Lutesse dit Paris, laquelle
est la plus excellente et magnifique escolle qui soit en
Chrestienté et le principal siege des roys de France, Sens,
Nemours, Moret, Troyes, Auxerre, Aultun, Digeon, Belne, Germone,
Arge, Mascon, Chalons, Anse, Lyon, Ambrun, Sainct Saphorin,
Vienne, Daulpine, Grasse, Grenoble, Valence, Montlimart, Diene,
le Vivier, Aurase, Sainct Esperit, Avignon, Villeneufve,
Carpentras, Tarascon, Arelate, Marseille, Eauxex, Apres, Regene,
Vapinte ou Vapine, Sistarique, Fouriule, Tollone, Nice que
aucuns afferment appartenir à Italie, car c'est la porte de
Gaulle qui regarde Gennes, Canali, Vason, Tricaste, Biterve,
Lunay, Montpellier et autres qui appartiennent à la viconté de
Nerbonne, exceptez les chasteaulx dont ceste region est
grandement multipliee, Pesignan et vers la riviere de Loyre,
Nevers, Moulins, Clugny, Sainct Gengon, Montargis, Castillon,
Orleans qui au temps passé estoit nommé Genabe, Jenuville ou
Gerenville, Estampes, Chartres, Bonneval, Evreux, Sees, Lisieux,
Argentan, Falaise, Arreflour, port de Seyne, Caen, Bayeux,
Pontorson, Avrenches, Coustances, et des villes de Bretaigne,
lesquelles dedans la riviere de Loire tournent en la mer et par
leur nom ancien sont nommees Armoriques, le Mans, Alenczon,
Mortaigne, Mante, Vernon, Meulan. »
GCF, liv. I, chap. 5 (vol. 1, p. 25) : « Mainte
noble cité contient [l'Aquitaine] ; la premiere
est Clermont, Narbone, Kaors, Tholouse, Gaeste, Rodais, Limoges,
Pierregort, Poitiers, Bordiaus, Saintes et Angolesme. » [Nicolas
de la Chesnaye], Les Grandes Chroniques, liv. I, chap.
[7] (éd. Galliot du Pré, 1514, fol. IVr) : « Les
noms des places plus renommees sont celles ycy. Bourges, Mauge,
Dun le Roy, Clairmont, Usson trés forte tour de nature et par
artifice puissante et deffensable, Monnette qui est ung chasteau
sis sur le sommet d'une montaigne, Beyonde, Le Puy où est le
temple de la glorieuse Vierge Marie, trés religieux aux
Françoys, Sainct Flour, Lymoges, Tutelle, Cahors, Rochemadour,
Rouarge, Vabre, Alby, Mimay, Montauban, Chasteau Cordon,
Carcassonne, Gallache, Tholouze, noble escolle et exercice de
droit canon et civil, Appemer, Ryvene, Sainct Paul, Lombees,
Montlyon, Myrepoix, Foix, Vaurene, Conues, Myrande, Lestoire,
Condone, Ausque, Baignere, Conserane, Tarbe, Olere, Vasite
Lascurre, Montmarsant, Morlois, Hortois, Bayonne, Lebret,
Rigene, Adure, Agate, Utique, Electe, Limoy, Sainct Ponce,
Chasteaudarry, Elne, Lodesve, Tours, Chynon, Vendosme, Bloys,
Chastellerault, Lomelle, Poytiers, Partenay, Malache, La
Rochelle, le Lude, Touars, Luxon, Xaintonge, Engoulesme,
Coignac, Perigort, Pierrebussiere, bergerat, Sarlat, Agenest,
Condon, Lesignan, Le Bourg, Bloye, Villeroy, Liburne,
Bourdeaulx, Sainct Jehan Angelic, TAillebourg, la Guierche,
Nantes, Regnes et tout ce que les Bretons attouchent oultre la
riviere de Loyre, gouferes, Sainct Paul, Lamballe, Sainct
Maclou, Dolle, Dinan, Sainct Briou. »
GCF, liv. I, chap. 5
(vol. 1, p. 24-24) : « La tierce province si est cele
d'Aquitaine selonc la descrition Pline et Jule Cesar ; si
commence au flueve de Gironde [...]. Mainte riche forest
contient et maint grant flueve ; II des plus renomez sont
Gironde et Dordone. Cest flueves qui est nomez Dordone retient
le non de II fontaines dont il sourt, dont l'une est apelée Dor
et l'autre Done. » [Nicolas de La Chesnaye], Les
Grandes Chroniques, liv. I, chap. [7] (éd. Galliot du
Pré, 1514, fol. IVr) : « Elle [l'Aquitaine] est enrosee de
fleuves trés renommez, de Loir, du Loir, du Cher, de Chalente,
Dordonne et Geronne, auxquelz sont meslez et conjoinctz
plusieurs petis fleuves navigables de chaalns et petites
nasselles. »
GCF, liv. I, chap. 5 (vol. 1, p. 24) : « Mainz
fleuves court par cele province, dont li Rins, Matrone et Muese
sont li plus grant. »
GCF, liv. I, chap. 5
(vol. 1, p. 24) : « Mainte riche forest contient, des quels
Ardane est la plus grande ; si grant est que ele dure plus de D
miles de lonc. »
Ces lieux ne sont pas mentionnés dans
les GCF, liv. I, chap. 5 (vol. 1, p. 25).
Le sens de ces deux vers demeure obscur et l'examen des sources connues, qui énumèrent dans cet ordre ces trois villes sans
autre indication particulière, ne nous est d'aucune utilité. Nous comprenons que, dans la ville de Genève, ceux de Lausanne
font retentir la part, les intérêts (sens possible du possessif « son » substantivé selon le (
DMF, 2023), qui se retrouve dans le liv. III, v. 3606) de ceux de Chambéry. Cretin fait peut-être ici allusion à la rencontre entre
les Suisses (ceux de Lausanne) et les Français, qui s'est tenue à Genève en octobre 1515, après la victoire de Marignan. Sous
la médiation du duc de Savoie (dont la capitale est alors Chambéry), le parti ou l'arrêt des Français (leur « son ») l'emporte. À noter que le « son », dans le manuscrit royal, est écrit avec une majuscule : est-ce une simple ornementation, voire un aléa de la graphie, ou
bien faut-il y lire une allusion au cardinal de Sion, Matthieu Schiner, farouche opposant des Français, dont le parti a été
défait lors de cette négociation de paix ? Si ces vers font bien allusion à ces événements, ils ont dû être écrits et donnés à lire ou à entendre au roi dans les semaines
qui suivirent, afin de ne pas devenir incompréhensibles. Cela permetrait donc de situer la rédaction de ce passage fin 1515.
GCF, liv. I, chap. 5 (vol. 1, p. 24) : « Après
la descrition de la province de Lyons met Jules
Cesar cele de Belge, qui commence aus darreennes parties de
Galles par devers le Rim et dure jusques à la cité de Senliz, et
s'estent tout contremont vers Orient, dont les plus nobles citez
sont ci nomées. La premiere est Coloigne, Tongres, Trevez, Mez,
Toul, Verdun, Rains, Chaalons, Loon, Soissons, Amiens, Noion,
Biauvez, Vermans, Arraz, Tornai, Cambrai et maintes
autres. » [Nicolas de La Chesnaye], Les Grandes
Chroniques, liv. I, chap. [5] (Galliot du Pré, fol. IIIr-v) : « La
premiere partie de Gaule commance aux rivieres
de Marne et de Seyne, et finist au Rhyn vers Septentrion et
partie vers Orient et du costé de Occident est close de la mer.
En ceste Gaulle sont les principalles villes qui s'ensuyvent :
Colloigne, Agrippine, Trajecte, Magonse, Treve, Confluence,
Argentine ou Strasbourg, Basle, Constance, laquelle au temps
passé nommee Vitudare, de present a retenu le nom de Constance
par le pere de Constantin. Les villages des Helveces que
maintenant nous appellons Suisses (assez loing du mont Jura où
grandement est honnoré et reveré le monastere Sainct Claude)
desquelz et de leur exercice les roys françoys usent maintenant
en bataille. Le duché de Juliance et le duché de Clyeves, auquel
sont les nobles et excellentes villes qui s'ensuyvent :
Embrique, Rees, Wesalie, L'Esperon. Le duché de Gueldres, duquel
la ville principalle est Noymage, les autres sont Arne,
Ruremonde et Walaf. Et de Hollande par ung flot de merest
separé. Liege, Hastale, Huye, Dynan, Bovine, Bruxelles, Nyvelle,
Amvers où il y a une trés belle et noble foyre aux Flagmens,
Bergues, Malignes, Louvain, escolle et estude des lettres,
Balduc, Mons en Henaud, Valentiennes, Avenne qui fut desolee et
destruicte par le roy Loys unziesme, Le Chesne au Conte, Gand,
Aldernarde, Bruges que Ptholomee appelle la nef, ou gouvernail
des nefz, Escluse, Courtray, Tendremonde, Ypre, Tournay, Lysle,
Orches, Douay, Sainct Omer, Gravelignes, Ostende, Neufport,
Terouenne, Aere, Perne, Hesdin, Bethune, Sainct Paul, Dorlen,
Cales, Huissant à present rompu, Boulongne, Moustereul, Arras,
Bapaulme, Cambray, Sainct Quentin, Peronne, Corbie, Amians,
Abbeville, Augus, Sainct Riquier, Crotoy, Cray, Beauvays,
Senlis, Compiengne, Mondidier, Roye, Ponthoise, Rouen, Sainct
Denys sepulchre des roys de France, Noyon, Soyssons, Meaulx,
Chasteau Tierry, la cité de Rains où les roys de France sont
commencez et couronnez, Asprenay, Chalons, Sandiger, Langres,
Bar, Ligny, la Marche, Chaulmont, Metz, Nanmure, Luxembourg,
Nancy excellent et notable lieu à cause de la mort de Charles de
Bourgogne, le mont Rollant, Sammueil, Marcheneuf, Verdun, Tulle,
Montbelliard repute noble nom tant pour sa clarté comme pour les
myrouez qui sont renommez estre faictz en ce lieu, Beaulne,
Dole, université et couvent d'esolliers, Salins en laquelle
reluyst une belle fontaine dont on fait du sel blanc de grant
prouffict et revenu se l'esmolument appartenoit seullement à ung
prince, Losane, Gebane, Chambery sans les fortresses, tours,
chasteaulx et aultres petites villes. Il y a aussi des fleuves
de grant renommee, legiers et merveilleusement propices à toutes
navifations : Seyne, Somme, Ysoire, Lyse, Scalde, Enne, Mose,
Moselle, Dube, Arar, aultrement dicte Sogonne que Boccace
faulcement attribue à Germanye. Mais au regard du Rhyn il est
commun aux Belgeois et Alemans dont plusieurs ysles comme
Hollande et Zellande quant il approche de la mer sont toutes
closes et inundees. En ce traict y avoit plusieurs notables
villages et esglises que l'on dit par les influences et
impetuositez de la mer (les rivages rompuz) estre perilz. Et
disent les habitans d'icelle region (certains de ceste chos) que
au fons de la mer sont encores les vestiges et apparoissances
des eglises et aultres excellentes et notables places, car
l'eaue n'est haulte ne trouble en cest endroit tellement que
l'on peult veoir jusques au fons. En l'autre partie y a
plusieurs villages fort peuplez esquelz habitent tous marchans
excersans le faict de marchandise en terre et en mer. Mais les
nobles et excellentes villes de Hollande sont Leyde, Harle,
Austerdame, Dordraque, et celles de Zellande sont Middelburg,
Ziericze, Bryelle et Penysle. Les habitans de l'une et de
l'aultre et principallement ceux de Hollande ont habondance de
poissons, ourdissent et tissent des toilles delyees et trés
blanches lesquelles portees aux estranges pays sont grandement
estimees. Davantage ceste region est la region des oyes, oysons
et oyseaulx de mer, la plus grant part desquelz portent les
habitans à leurs voisins et aultres qui habitent loing d'eulx
pour avoir argent. »
La variante orthographique du manuscrit BnF fr.
23145, qui donne ici « ignocent », rattache le terme au latin ignoscere, « excuser » et non à innocens, « qui ne fait pas de mal ». Par
ce changement, le copiste semble vouloir excuser la fin brutale de
l'énumération, au lieu de l'assumer pleinement.
La fin de la longue description des
provinces de Gaule est pour le moins abrupte et Henri Guy, dans son
édition partielle de la
Chronique
française, la donne pour exemple de la désinvolture de
Cretin quant au savoir historiographique. C’est ignorer, d’une part,
l’ironie complice de cette phrase prononcée au moment de clore la
lecture : l’absence de conclusion à la liste est, en soi, une conclusion
; elle est même ici une façon de souligner la richesse du royaume dont
la description pourrait s’étendre ad nauseam. C’est aussi négliger un
discret aveu que semble ici faire Cretin : à partir de maintenant, son
travail ne consistera pas tant à réunir le savoir historiographique (par
la confrontation des sources) qu’à le mettre en vers. Il est dès lors
significatif que dès le chapitre suivant, il se fasse une règle de
respecter l’alternance des rimes féminines et masculines (et ce jusqu’à
ses derniers vers du livre V), devenant ainsi le premier à se conformer
à cet usage d’une manière aussi massive et rigoureuse (le précédent
Saint-Gelais ne l’était pas tant). Sur ce point, voir (
Kastner, 1904) et (
Lote, 1990).